L’initié et le novice (preprint)

Article à paraître fin 2017 dans l’ouvrage collectif issu des travaux du séminaire Images du savoir pratique pour l’année 2014-2015. Mise en ligne le 24/08/2017.

L’initié et le novice : la double image de l’informaticien amateur et le recours à la métaphore religieuse dans la presse micro-informatique (fin des années 1970- début des années 2000)

Introduction

La période 1980-2000 représente un moment crucial dans le processus d’informatisation de la société en France. En effet, alors que l’informatique a déjà gagné le cœur de l’entreprise et commencé la modernisation de l’administration (Griset & Beltran, 2007, Mounier-Kuhn, 2010), le grand public reste encore à convaincre et l’espace domestique à équiper (Thierry, 2015). Au début de cette période, l’apparition de la micro-informatique dite « familiale » est la première étape dans la constitution d’un marché de particuliers, amateurs et pro-am (Le pro-am « développe ses activités amateures selon des standards professionnels : il souhaite, dans le cadre de loisirs actifs, solitaires ou collectifs, reconquérir des pans entiers de l’activité sociale comme les arts, la science et la politique, qui sont traditionnellement dominés par les professionnels. » (Flichy, 2010), pour des dispositifs encore complexes et peu aisés d’accès. Spécificité française, la télématique constitue avec son terminal Minitel une occasion supplémentaire et extraordinairement précoce de faire entrer les Français dans l’ère du numérique et en particulier des réseaux de données (Schafer & Thierry, 2012, Thierry, 2013).

Dans ce cadre, la presse spécialisée constitue le vecteur principal d’informations et de formation à partir de la fin des années 1970 (Thierry, 2012). Au travers d’une trentaine de titres plus ou moins pérennes, un lectorat nouveau découvre les usages possibles d’une machine encore mystérieuse et accède à une culture informaticienne jusque-là réservée à quelques chercheurs et professionnels triés sur le volet (Breton, 1990).

A l’évidence, ces titres, souvent attachés à une marque et à ses seuls matériels quand ils ne sont pas financés directement par le manufacturier lui-même, jouent un rôle de diffusion des connaissances et des compétences nécessaires à l’utilisation des micro-ordinateurs au contact desquels il faut encore savoir taper quelques lignes de Basic ou parfois même, mettre la main à la pâte (conductrice) et au fer à souder.

Quinze ans plus tard, c’est également dans ces périodiques que le Web sera exploré au travers des mêmes catégories d’articles : tutoriels, diffusion des actualités et des informations de la vie de la communauté des utilisateurs (clubs, presse amatrice, courriers des lecteurs etc.)

Ils constituent donc une arène déterminante de co-construction d’usages et de publics nouveaux.

Comme Leo Marx puis David Nye (Nye, 1994) l’ont montré, la mobilisation du langage est déterminante dans l’adoption de l’innovation et sa diffusion hors des cercles de ses concepteurs. L’exemple du vocabulaire qui était encore réservé à la description de la Nature au XVIIIe siècle et « fut adopté à l’âge industriel pour décrire le sublime technologique. De ces images, un hymne au progrès fut construit, une vision optimiste de ces nouvelles technologies pour faciliter leur diffusion et leur usage (Marx, 1967 cité in Stéphan, 2014) » est emblématique de cette nécessité de dire la modernité pour la faire reconnaître comme telle. Dernière révolution technologique en date, le numérique ne fait pas exception à la règle. Il est l’occasion de la formation de nombreux discours de promotion et de condamnation qui constituent un dense réseau de significations poursuivant des objectifs variés : l’acceptation de la technologie, sa critique, la promotion d’organisations et d’idéologies qui se servent de ce véhicule technologique pour satisfaire à leurs intérêts (Loveluck, 2015).

Souvent saisis à l’échelle des concepteurs, chercheurs et industriels, sous l’angle des imaginaires (Flichy, 2001a, Flichy, 2001b) et d’un point de vue global (Mattelart, 2009a, Mattelart, 2009b), ces discours sont rarement l’occasion d’une réflexion sur le rôle qu’ils jouent comme force mobilisatrice et structurante à l’égard des nouveaux publics (Gollac & Kramarz, 2000) comme cadres de compréhension élémentaire utilisés non pour rationaliser l’artefact et son fonctionnement, mais bien pour en faire accepter une utilisation dégradée, partielle et balbutiante, pour convaincre celles et ceux « qui ne comprennent pas tout » de se conformer à des usages et à des pratiques et d’en accepter les hiérarchies implicites ainsi véhiculés entre experts et débutants.

Pour pénétrer cette fabrique du consentement technologique, la presse spécialisée consacrée à la micro-informatique constitue un terrain d’analyse de choix pour l’historien. Malgré la variété des titres et des auteurs l’unicité du sujet permet de constituer un corpus d’analyse cohérent. Le caractère profondément participatif de ces titres (au travers du courrier des lecteurs en particulier) permet d’y saisir la rencontre, parfois conflictuelle, entre experts et débutants, entre amateurs éclairés et pratiquants épisodiques. Enfin, une très riche iconographie donne à voir les allégories convoquées pour forger une traduction implicite de réalités techniques parfois ardues à faire comprendre explicitement et qu’il faut pourtant dépasser pour assurer l’équipement du plus grand nombre, promis à une utilisation qui ne repose pas sur le même degré de compréhension de l’artefact que celui des acteurs prescripteurs de l’usage.

Pour décrire métaphoriquement ce qu’est le micro-ordinateur, ses usages, ses utilisateurs et ses concepteurs, la presse spécialisée des années 1980 aux années 2000 utilisent majoritairement un registre allégorique spécifique : le religieux. De premier abord, une référence étonnante dans un domaine marqué par l’importance du rationnel, du quantifiable et du calculable.

Force est pourtant de constater que les images les plus souvent employées pour décrire l’informaticien et ses créations relèvent d’un large syncrétisme puisant dans des références aussi différentes que le catholicisme, les religions orientales ou le vaste fond folklorique du surnaturel occidental.

Au sein de ce panel très large de motifs, nous montrerons que le couple central qui articule l’essentiel des représentations est celui de l’expert et du débutant, métaphoriquement illustré par l’initié et le novice et que de cette opposition fondamentale découle l’ensemble des autres métaphores relevant du religieux.

Nous nous attacherons ensuite à souligner que ce recours répond à deux objectifs différents, mais non contradictoires. Le premier est de faire saisir des réalités techniques complexes et nouvelles en s’appuyant sur un substrat culturel préexistant – le champ des significations religieuses – mais également à promouvoir des valeurs et des hiérarchies qui se fondent sur la détention d’un savoir (programmation, compréhension de la logique technique de la machine, maîtrise du réseau, etc.) qu’il s’agit ainsi de légitimer.

Il s’agira enfin d’exposer la généalogie de ces références qui puisent abondamment dans une histoire de l’informatique qui se sert depuis l’origine de la métaphore religieuse, notamment dans la culture anglo-saxonne, en en faisant le cadre dominant des agencements de notre compréhension des réalités techniciennes contemporaines. Le contexte de subalternité de la France, dominée technologiquement en micro-informatique, n’étant pas étranger à cette adoption de discours venus d’outre-Atlantique.

L’opposition structurelle entre expert et débutant dans la presse spécialisée

Pour comprendre la manière dont est présentée l’informatique et les informaticiens aux Français par le truchement de la presse spécialisée du début des années 1980 aux années 2000, il faut se pencher dans un premier temps sur l’opposition structurante et récurrente des deux principales allégories employées : l’initié et le novice, image du débutant et de l’expert.

Ne faisant pas référence à des compétences précises et intangibles, cette opposition permet de structurer la communauté en gestation qui se définit au sens le plus large par la détention d’un micro-ordinateur ainsi que de la volonté d’en être utilisateur.

Une communauté de pratiques et de croyants

A cette période, et jusqu’à l’adoption généralisée des interfaces graphiques qui permettent la manipulation du micro-ordinateur grâce à la souris et au travers d’icônes, de menus déroulants et des autres éléments constitutifs de la métaphore du bureau, la pratique commune des utilisateurs de micro-ordinateurs est la programmation. Bien entendu, entre l’universitaire ou l’ingénieur versé dans les langages les plus complexes et l’adolescent qui recopie les listings publiés dans les revues pour réaliser ses premiers jeux, rien d’identique, si ce n’est de s’affronter à ce qui les différencie tous les deux du « commun des mortels » comme on le répète à l’envi :

« A la limite de la programmation, grâce à la rubrique 10 lignes, chaque mois, des millions d’hommes et de femmes s’expriment à l’aide de mots incompréhensibles pour le commun des mortels. Mais nous, peuple des Programmeurs du Nord, élus par l’Entité Divine Que Nous Ne Contrôlons Pas, nous réussissons à faire naître, de cette suite cabalistique de lettres et de chiffres, la beauté, la joie et l’amour (Bibliothèque Nationale de France, 1996a). »

Cette opposition entre informaticiens (« du dimanche » ou confirmés) et le reste de la population délimite un premier cercle, dessine une première frontière qui permet de déterminer au sein de quel espace se joueront les oppositions hiérarchiques et la distribution du pouvoir symbolique de la communauté des informaticiens amateurs.

Ainsi, face à celles et ceux qui ne pratiquent pas, les premiers amateurs d’informatique se revendiquent comme des « fanatiques », utilisant un langage incompréhensible, y compris pour leurs proches :

« Ô vous, les fanatiques du Z80, les rois du langage machine […] vous qui fonctionnez à 4,77 MHz et qui parlez à votre belle-mère en hexadécimal, vous qui vous êtes fixé un chemin dans la vie – un chemin large de 8 bits – jetez-vous sur ce livre (Bibliothèque Nationale de France, 1984). »

Novices et initiés

Au sein de cette communauté de pratiques (Wenger et al., 2002), s’opposent alors les détenteurs d’un savoir constitué et les débutants qui aspirent eux aussi à la maîtrise et à la compréhension. Structurée au début des années 1980 entre programmeurs et débutants en programmation, la capacité à comprendre les langages tels que le Basic constitue une évidente source de verticalité. En 1985, Daniel Maja, illustrateur déjà reconnu en donne une illustration saisissante en représentant un Dieu programmeur affairé à une Création entièrement numérique.

Daniel Maja, Dieu et l’ordinateur (Bibliothèque Nationale de France, 1985). Avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Celui qui maîtrise les langages de la machine se rapproche du divin. Pour les autres, le chemin à parcourir est encore long à l’image du parcours de ce lecteur – M. Mouchet – qui témoigne en 1986 de son « initiation » largement menée par un neveu informaticien au CNRS et qui lui fait emprunter les voies difficiles du recopiage de programmes en Basic avant d’essayer d’en concevoir lui-même (Bibliothèque Nationale de France, 1986a).

De manière habituelle, la multiplication des outils qui ne demandent pas de programmer soi-même tend progressivement les relations entre novices et initiés durant la seconde moitié des années 1980 et le début des années 1990. Les moins versés dans les compétences nouvelles attachées à la micro-informatique demandent aux revues que les notions de base de l’informatique qui sont utilisées dans leurs colonnes soient précisées, expliquées, que des articles leur soit réservé à cette fin et que les logiciels soient rendus plus faciles d’accès :

 « Par pitié, Mesdames et Messieurs qui planez dans les hautes sphères du langage C, de l’Assembleur, des bytes […] ayez une pensée à l’égard du vulgum pecus, autrement dit du client moyen qu’il soit utilisateur de vos produits ou lecteur de vos revues.

Oui, ayez pitié de lui lorsque vous rédigez vos menus déroutants, vos modes d’emploi obscurs, vos articles rédactionnels dithyrambiques (Bibliothèque Nationale de France, 1986b). »

De leur côté, les experts, dont nombres de rédacteurs d’articles qu’ils soient journalistes à proprement parler ou informaticien réalisant des piges occasionnelles, opèrent une division nette entre outils nobles, réservés à une élite encore capable de programmer et/ou de comprendre la logique globale des logiciels qu’elle utilise, et la vaste catégorie des outils destinés à faciliter la vie des débutants, durement jugés. Peu importe que le savoir détenu découle d’une activité professionnelle (comme la réalisation de bases de données : « Le mot « pointeur[1] » porte une connotation magique en informatique. D’abord, il fait sérieux, puis il fait compliqué. Les pointeurs sont une race d’objets réservés aux seuls informaticiens professionnels qui maîtrisent au moins 4 langages de programmation. Programmez avec des pointeurs, faites-le savoir, et votre application devient fantastique aux yeux des profanes (Bibliothèque Nationale de France, 1990b). ») ou d’une pratique individuelle relevant des loisirs.

Se déroule par exemple durant toute la décennie 1980 « la bataille des interfaces » entre promoteurs des icônes et des menus qui facilitent la vie des débutants et des experts considérant que se passer de la ligne de commande est une hérésie, une rupture avec la culture originelle (et donc vraie) de l’informatique à l’image de ces fervents défenseurs de l’Amiga qui dénoncent encore au milieu des années 1990 les commodités offertes aux débutants : « Le seul inconvénient c’est que le Workbench n’offre aucune facilité de gestion […] il faut obligatoirement en passer par le Shell, ce qui refroidit pas mal d’ardeurs parmi les utilisateurs les plus novices (Bibliothèque Nationale de France, 1996b). »

De même, lorsqu’Alma Diffusion, entreprise qui distribue des logiciels Amiga en France, décide de fournir un slideshow montrant les opérations de base nécessaires à l’utilisation des outils qu’elle propose, on se félicite faussement de cette initiative destinée aux « utilisateurs Amiga ne connaissant rien » et qui « s’imaginent qu’on copie les disquettes avec une photocopieuse (Bibliothèque Nationale de France, 1995). » Eternelle élégance du savoir des origines qui tente de résister face à la vulgarité de l’utilitarisme galopant des nouveaux venus…

La grande continuité de l’opposition entre novices et initiés

Si durant l’essentiel des années 1980, l’informaticien-initié tel que décrit dans les revues françaises est un programmeur, la décennie suivante voit ses attributs évoluer. Avec le début de la popularisation du Web dans la seconde moitié des années 1990 et le début des années 2000, ce sont les capacités à maîtriser la navigation sur le réseau des réseaux qui prend le relais de la programmation, au moins en partie, pour constituer le capital symbolique essentiel à la reconnaissance par la communauté et une norme de bonne pratique fixée par la presse pour entrer de plain-pied dans la modernité qu’incarne le réseau des réseaux. Demandant une réelle adaptation à un vocabulaire et des pratiques encore nouvelles, le Web constitue alors un espace où se rejoue l’opposition entre experts/initiés et débutants/novices : pour se mouvoir sur les « autoroutes de l’information », il est recommandé dès 1995 « d’apprendre le langage des initiés pendant quelque temps (Bibliothèque Nationale de France, 1995) » qui désigne l’ensemble des artefacts nécessaires pour interagir avec services et contenus. Vient ensuite la maîtrise du HTML, « nouvelle vulgate » (Bibliothèque Nationale de France, 1996b) pour les initiés à la mise en place des pages personnelles ou non.

Plus encore que le vocabulaire, les réseaux offrent la possibilité pour les « initiés » d’exprimer l’étendue de leur pouvoir directement sur les novices. L’exemple des BBS illustre cette verticalisation en actes. Le Bulletin Board System est un serveur qui offre des services d’échange de messages électroniques, de stockage et/ou d’échange de fichiers auquel l’on accède par modem. Souvent géré par un particulier, son responsable à la fois technique et éditorial est le SysOp[2]. C’est auprès de lui qu’il faut se présenter lorsque l’on commence à fréquenter son BBS et la presse regorge de conseils de bienséance pour rester dans ses bonnes grâces. En effet, ayant la main sur le système, c’est lui qui autorise le téléchargement, la participation aux échanges etc. En 1994, dans son article intitulé « Initiation d’un novice. Une cérémonie bien réglée », David Molinier, qui raconte son expérience d’utilisateur débutant sur les BBS francophones, dresse le portrait du SysOp en grand prêtre autoritaire (Bibliothèque Nationale de France, 1988b) en plein accord avec les illustrations qui accompagnent l’article.

Le grand SysOp (sans mention d’auteur), Amiga News, 1988.

Les différentes sous-cultures qui constituent le vaste champ des loisirs numériques sont donc présentées selon les mêmes structurations et perdurent jusqu’à nos jours en rejouant l’opposition continuelle entre initiés et novices. Citons sans volonté d’exclusive, la communauté des linuxiens où les novices doivent assimiler une somme de connaissances non négligeable pour ne serait-ce qu’installer leur OS et au sein de laquelle l’austérité des interfaces est positive car synonyme de maîtrise technique : « Les Unixiens avancés préfèrent généralement Gnu Emacs, dont l’interface très austère risque d’effrayer les novices. A noter que ce que nous avons vu ici est valable pour les deux versions (Bibliothèque Nationale de France, 1998) » ; Ou bien encore, la communauté des demomakers qui associent programmation et arts numériques en réalisant des demos notamment en 3D et pour lesquelles la virtuosité technique doit se conjuguer avec un sens certain de l’esthétique. En son sein, les querelles se jouent aussi à la mesure de ce qui est reconnu comme « sacré » et de ce qui ne l’est pas. Ainsi, quand au milieu des années 1990, la communauté se déchire pour déterminer s’il est légitime d’utiliser un scanner pour reproduire une image et non le seul talent de dessinateur du maker, les « anathèmes » pleuvent à l’encontre de ceux qui se laissent aller à l’utilisation du nouvel outil qui remet en cause la répartition antérieure des mérites : « L’homme est un être faible. Il succombe facilement aux viles tentations. La masse flasque et inerte des profanateurs n’aura pas lieu d’être. Elle s’éteindra d’elle-même quand la fripouille comprendra son erreur (Bibliothèque Nationale de France, 1994). »

Programmeur ou demomaker, habitué des réseaux, linuxien ou bien encore complet débutant, la figure de l’informaticien amateur dans la presse spécialisée prend tour à tour durant les décennies 1980 à 2000 le visage de l’initié ou de l’expert. Cette distinction permet en premier lieu de justifier sur la base de la détention d’un savoir reconnu la distribution du capital symbolique au sein de la communauté. Il est hérité des valeurs en cours dans les milieux professionnels de l’informatique depuis l’origine (Breton et al., 1991) ce dont les contemporains  ont bien conscience :

« Le caractère ésotérique de l’utilisation d’un ordinateur était un élément de distinction sociale que tous les informaticiens cultivaient, enfermés dans la salle climatisée des machines (Pignon, 1985: 68-69) ».

Le recours à la métaphore religieuse renforce cette verticalisation des rapports bien entendu. Elle a aussi d’autres origines qui expliquent sa sur-représentation et sa déclinaison en de multiples références dans la presse spécialisée.

L’expérience micro-informatique : une technophanie ?

Presque complètement inconnu du grand public à la fin des années 1970, l’ordinateur se diffuse dans la société française extrêmement rapidement en une trentaine d’années. Le micro-ordinateur propose aux Français la première confrontation directe avec un artefact numérique marqué non seulement par sa complexité, mais également par son automatisme, c’est-à-dire sa capacité à fonctionner, au moins partiellement et apparemment sans intervention directe de la volonté de son utilisateur.

C’est ce mélange inédit de complexité et d’automatisme qui pousse à l’emploi du registre de langue qui est choisi pour rendre compte du mystère auquel est confronté le débutant ; mystère qui n’est plus celui décrit par Eliade (Eliade, 2004) de l’homme face aux manifestations de la puissance naturelle, celui du Mystère antique ou de l’Incarnation, mais d’une technologie tout aussi impressionnante et difficile à appréhender, une technophanie.

La soumission à l’irrationnelle expérience de la technique

En dépit de son fonctionnement marqué par son caractère intrinsèquement rationnel, le micro-ordinateur et les artefacts numériques semblent pourtant relever de l’irrationnel voire du magique aux yeux des utilisateurs « novices » qui n’en comprennent pas les tenants et les aboutissants matériels et logiciels.

Renforcée par l’absence totale d’éducation collective au début des années 1980, cette expérience première du micro-ordinateur est le plus souvent décrite dans la presse spécialisée comme « magique ». Ce sont en particuliers les fonctions d’automatisation, y compris celles qui pourraient aujourd’hui nous paraître relativement simples, qui donnent à lire ce type de réaction comme le copier-coller dans les premiers traitements de texte par exemple : « Hélas, les Macintosh et leurs magiques copier-coller sont encore rarissimes dans les établissements scolaires (Bibliothèque Nationale de France, 1987) » ; « A vous la magie de la mise en page automatique (Bibliothèque Nationale de France, 1990c). »

A l’utilisateur-débutant, seul le résultat est accessible, le fonctionnement ne l’est nullement et donne une impression de caractère autonome à la machine ou au logiciel, fut-il un simple traitement de texte : « la fonction la plus spectaculaire, celle qui représente un caractère quasi-magique est bien celle du formatage. Après avoir défini la colonne de justification à droite, en appuyant sur F8, le texte se réorganise en se cadrant à droite et à gauche. Les mots se déplacent, des blancs supplémentaires s’inscrivent entre eux, le tout pour donner un aspect harmonieux et équilibré (Bibliothèque Nationale de France, 1983). »

Cette manière de décrire l’expérience de l’automatisation des procédures est aussi un moyen de légitimer la forte verticalité des valeurs de la communauté : ceux qui comprennent langages et codes sont valorisés, les autres n’y voient que de la magie et doivent se contenter de « croire » que cela va fonctionner : « La magie de la science moderne transfigure les codes source basics en véritables applications (Bibliothèque Nationale de France, 1988a). » En 1984, Science & Vie Micro dans un court lexique qui, s’il est clairement humoristique, n’en livre pas moins une vision très claire de ce que peut attendre le débutant quand il aura percé les secrets de la programmation, va jusqu’à promettre « l’extase » à ses lecteurs, c’est-à-dire un « état caractéristique de l’utilisateur humain qui vient de parvenir à mettre au point un programme informatique (Bibliothèque Nationale de France, 1984). »

Bien entendu, les « initiés » extatiques partagent une partie de leur savoir. C’est même la raison d’être des revues, espaces de mise en commun des connaissances, notamment au travers de la publication de programmes issus de la communauté des lecteurs comme on le rappelle à l’envi : « C’est pour cela que mois après mois, je me fais une joie et un devoir de publier ces quelques formules magiques, que certains ont su trouver au fond de leur laboratoire sombre que les rayons du soleil ne caressent plus depuis des millénaires (Bibliothèque Nationale de France, 1996). » Mais la plupart du temps, les « trucs» du « magicien » programmeur restent inconnus de l’amateur comme le rappelle en 1983 L’ordinateur inidividuel (Bibliothèque Nationale de France, 1983). Cette répartition des rôles met en lumière les conditions apparemment paradoxales de la diffusion de l’innovation que constitue la micro-informatique dans la sphère privée : une minorité éclairée et une majorité confiante qui accepte de faire sans réellement comprendre. En ce sens, le sentiment d’irrationalité angoissante de la confrontation avec la machine chez le débutant est conjurée par un discours tenu par les experts qui conforte leur position et normalise cette incompréhension qui ne doit ni empêcher l’achat, ni l’utilisation.

Les guerres de religion numériques

L’acte d’achat étant premier lorsque l’on se prend à vouloir devenir un informaticien-amateur, il est également crucial puisqu’il découle d’un choix entre plusieurs marques bien distinctes. Cet attachement à la marque choisie permet à l’informaticien-amateur à partir des années 1980 de pénétrer une communauté spécifique et d’en adopter une partie des usages. En effet, les incompatibilités logicielles et matérielles, les cultures d’entreprise ou les spécificités d’usage de certains micro-ordinateurs attirent tout autant qu’ils contribuent à façonner l’identité de celui qui les utilise et échange autour de cette pratique.

La presse spécialisée, et en particulier les publications qui émanent directement d’un constructeur, joue de cet attachement et co-construit un esprit d’appartenance qui lui aussi utilise le véhicule du sacré pour se justifier et se renforcer.

Les possesseurs d’un ordinateur Apple, du fait de leur marginalité sur le marché de la micro-informatique d’une part et de la communication particulièrement combattive de la marque (Wozniak & Smith, 2006 ; Hertzfeld & Capps, 2005 ; Isaacson, 2011) de l’autre, font reposer la défense de leur choix d’équipement plus que d’autres sur un discours protestataire et fortement identitaire.

A ce titre, l’éditorial de Dider Vasselle, rédacteur en chef de la revue Icônes, illustre la combinaison de la métaphore religieuse qui marque son attachement à la marque à la pomme et celle du combat en prenant pour l’illustrer la guerre entre « cowboys » et « indiens » qui métaphorise les rapports de force compliqués entre utilisateurs d’Apple et de PC au début des années 1990 (Bibliothèque Nationale de France, 1991). Texte destiné à la « communauté des utilisateurs Apple », on y découvre l’opposition entre  « joyeux indiens dionysiaques » qui communiquent par « par icônes » et « gens austères, en costumes bleus, que les indiens appelaient aussi « les plein le DOS ». Bien entendu, les choix stratégiques de l’entreprise de Steve Jobs qui mise sur les interfaces graphiques précocement (Smith & Alexander, 1988) sont repris comme autant d’éléments d’identification collective : les indiens vivent « paisiblement en se réunissant autour d’un écran magique pour implorer leur dieu Interface » et sont attaqués par des hordes de promoteurs des réalisations de Microsoft, jugées très inférieures à celle de la firme de Cupertino…

Les coups échangés sont durs et les éditoriaux plaident la bonne foi tout en dénonçant chez les autres la violence des attaques. En 1990, c’est par exemple ce que Jean-Pascal Grevet tente dans Icones en dénonçant les « intégristes » qui haïssent le Macintosh et ses utilisateurs pourtant tellement supérieurs à leurs détracteurs car pétris de valeurs positives : « Nos icônes sont loin de ressembler aux leurs. Chez nous, elles facilitent la communication et l’ouverture des sens. Chez eux, elles interdisent, enferment, condamnent à mort (Bibliothèque Nationale de France, 1990a). »

Les guerres entre clients d’Apple et de Microsoft ne constituent pas les seules lignes de fracture qui parcourent la communauté des amateurs de micro-informatique. Les « ataristes » (Bibliothèque Nationale de France, 1991) s’opposent ainsi aux « Amigaïstes » qui, à leur tour, ne semblent pas beaucoup apprécier les membres des autres groupes : ni « ces bricolos de PCistes, ni ces Macistes guindés (Bibliothèque Nationale de France, 1994)… »

L’œcuménisme des réseaux

Si les communautés d’utilisateurs se déchirent quant au choix de la machine qu’il convient d’utiliser en relayant ainsi les intérêts de marques qui se félicitent que leurs clients les promeuvent, l’apparition des réseaux permettant la communication entre micro-ordinateurs est présentée comme un moyen de dépasser les antagonismes dont la presse ne manque pas de jouer.

Techniquement d’abord, la caractéristique première des réseaux est de relier entre elles des machines incompatibles, aussi dès l’apparition des premiers modems qui permettent de se connecter au réseau télématique français, cette capacité est mise en lumière au travers des images de la tolérance religieuse et de l’œcuménisme. A l’occasion du test de Diapason, l’un des premiers modems commercialisés en 1985, Science & Vie Micro titre « Le modem Diapason : pour pratiquer le Vidéotex quelle que soit votre religion » et file la métaphore tout au long de l’article : « Il faut le dire d’emblée : Diapason est avant tout un être tolérant. On pourrait citer au moins une douzaine de micros de marques – pour ne pas dire de chapelles – différentes avec lesquels Diapason peut dialoguer facilement, sans risque d’excommunication (Bibliothèque Nationale de France, 1986). »

L’apparition du Web renforce cette tendance à considérer la communication électronique comme un moyen de dépasser les antagonismes entre communautés d’utilisateurs. Pham Huu-Hahn dans Dream le rappelle à ses lecteurs en 1995 : la somme des connaissances que l’on peut trouver en ligne justifie que l’on ne fasse pas preuve de sectarisme (Huu-Hanh, 1995). Corinne Villemin-Gacon, qui tient une rubrique régulière dans Amiga News reprend les mêmes arguments en les résumant simplement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Villemin Gacon, 1995). »

Le maintien du recours quasi-systématique à la métaphore religieuse pour décrire l’expérience des réseaux ne répond pas à la seule nécessité de continuité entre un registre de discours forgé dans le giron de la micro-informatique familiale des années 1980. Le ressenti de l’utilisateur qui découvre ce nouvel espace recoupe en grande partie ce que lui avait inspiré la micro-informatique. La sensation d’étrange ubiquité que génère la communication médiée par ordinateur est au cœur de l’expérience d’Internet et reprend en grande partie le ressenti des utilisateurs pionniers de la télématique quelques années plus tôt (et en particulier de ceux qui s’abiment dans les messageries plusieurs heures durant, Schafer & Thierry, 2012). Les nombreux témoignages d’utilisateurs en attestent (Bibliothèque Nationale de France, 1996a) et de nombreux auteurs ont souligné cette modification temporaire de l’état de conscience du temps et de l’espace comme une des caractéristiques de l’expérience online (Dery, 1994: 565 et Dery, 1997: 15).

Un discours d’importation et de légitimation d’une situation de domination technologique ?

Si l’expérience première de la complexité et de l’automatisme puis la nécessaire mise en mots de l’inégalité de distribution du capital symbolique lié à la compétence dans la communauté forment le creuset du recours à la métaphore religieuse dans la presse micro-informatique française à partir des années 1980, d’autres influences plus lointaines ne sont pas à négliger.

Une référence états-unienne

Aux Etats-Unis, berceau de l’informatique depuis la Seconde Guerre Mondiale, le recours à la métaphore religieuse est une constante dans l’histoire des discours sur le numérique. L’utopie technicienne prend régulièrement des atours messianiques. Norbert Wiener, initiateur de la cybernétique, en est probablement un des exemples les mieux documentés au travers de son obsession du réseau, « nouvelle religiosité » ou « mystique » (Loveluck, 2015: 29) qui annonce le « zèle religieux » de Licklider et Taylor dans leur découverte des possibilités de la mise en réseau des ordinateurs (Loveluck, 2015: 52), mais l’on pourrait tout autant citer McLuhan et son village planétaire inspiré des réflexions théologico-eschatologiques de Teilhard de Chardin (Mattelart, 2009a: 315-19) qui pèsent encore lourdement sur la manière dont est envisagée le rôle des médias et en particulier d’Internet dans la société en reprenant une métaphore qui vaut souvent adhésion (Doueihi, 2011).

La constitution d’une idéologie dont l’alpha et l’oméga se résume au progrès par et pour le numérique est aujourd’hui largement critiquée. Evgeny Morozov, auteur de stimulants essais (Morozov, 2012 ; Morozov, 2014), que l’on classe trop rapidement dans la catégorie des pamphlets technophobes, dénonce ce qu’il voit émerger comme un culte « techno-populiste » : « La vision du monde qui prévaut dans la Silicon Valley a pour postulat que dans un monde pourri et corrompu, la seule source de pureté se trouve dans les caves californiennes, où des saints en survêtement tâché de gras sacrifient leur vie à l’évangile des nouvelles technologies et à l’accélération du progrès » (Traduction depuis https://www.theguardian.com/technology/2016/jan/03/hi-tech-silicon-valley-cult-populism (2013).

Sans statuer sur le fond de l’analyse, Evgueny Morozov nous invite à interroger les rapports entre les discours tenus en France au moment de la popularisation de la micro-informatique domestique et leurs homologues anglo-saxons.

En la matière, la prise en compte historique des discours présents dans la presse micro-informatique nous permet d’esquisser un début d’analyse des rapports de la France entendue comme un espace technologiquement dominé en matière de micro-informatique et l’espace nord-américain, terre d’innovations et d’émergence des discours accompagnant celles-ci.

L’attachement des utilisateurs à une marque de micro-ordinateurs se double le plus souvent d’une révérence à l’égard de ses fondateurs sur le modèle du culte des divinités tutélaires comme le souligne Douglas Atkin dans The Culting of Brands: Turn Your Customers Into True Believers (Atkin, 2005 ; l’analyse d’Atkin dépasse largement les marques de l’IT en s’étendant à toutes les entreprises à forte notoriété américaines comme Harley Davidson). Il souligne l’accentuation de cette tendance qui pousse certains consommateurs à défendre, notamment en ligne, les produits d’une enseigne coûte que coûte (« cult of belonging »).

Si la fréquente ironie qui accompagne ces discours introduit une distance avec ce qui serait mal venu de considérer comme un réel attachement religieux, le rôle modélisant des grands noms n’en est pas moins réel. Ainsi, dans Amiga Dream n°42, l’histoire d’Apple prend des aspects hagiographiques indéniables : on y décrit « l’extase » primitive de Steve Jobs devant les réalisations de Steve Wozniak qui modélise l’extase de l’utilisateur, à son petit niveau, lorsqu’il réalise ses propres programmes (Bibliothèque Nationale de France, 1997). Comme Jack Tramiel, à la tête d’Atari, Jobs et Wozniak sont qualifiés régulièrement de « prophètes », les deux fondateurs d’Apple ayant le mérite d’avoir « chassé les idoles du temple » en incarnant la « révolution micro-informatique » (Bibliothèque Nationale de France, 1985).

Une expression de la domination technologique américaine

Si la fonction de ces discours est évidemment de susciter admiration et adhésion, une de leurs principales conséquences est donc la promotion d’une culture importée qui s’installe au travers de ces éléments emblématiques. Ainsi, l’un des premiers canaux de diffusion du mythe de l’inventeur génial enfermé dans son garage passe en France par la presse spécialisée qui reproduit ces images d’outre-Atlantique. Dès 1984, dans Les mots secrets de la micro, on peut lire la définition suivante : « GARAGE : lieu de culte de certaines sectes californiennes. » aussitôt associé au rappel des accomplissements de Jobs, mais également de Bill Gates dans leurs garages respectifs (Bibliothèque Nationale de France, 1984) à la fin des années 1970.

La promotion de l’idéologie de l’ouverture et du partage (Loveluck, 2015) lorsqu’Internet devient une réalité accessible grâce au Web dans les années 1990 implique les mêmes traitements dans une presse déjà gagnée à sa cause. En 1994, l’on présente Martin Kavanagh à la fois comme un « shaman de l’Internet » pour sa maîtrise et comme un bienfaiteur car il se propose dans le cadre de son action d’organiser le partage de fichiers au Club Heaven (Bibliothèque Nationale de France, 1994). Le Club Heaven constitue l’épicentre de la communauté Zippy que la presse française présente avec étonnement (Bibliothèque Nationale de France, 1994) au milieu des années 1990. Les zippies, pour « Zen-inspired professionnal pagans » représentent la traduction la plus aboutie du recours au registre du religieux pour promouvoir le numérique puisqu’ils allient autour de leur guru Fraser Clark la pratique d’une spiritualité composite fortement marquée par le New Age et une adoration sans borne pour les artefacts numériques, en particulier Internet, considérés comme la source certaine du bonheur futur de l’humanité. A la croisée des survivances hippies et du transhumanisme qui s’annonce (Férone & Vincent, 2011 ; , ) les zippies synthétisent donc cette utopie californienne qui fait se rencontrer religieux et technique en prenant cette fois la métaphore au pied de la lettre.

Ces structures de représentations gagnent comme précédemment toutes les sous-cultures du numérique en s’inspirant de ce que l’on trouve déjà aux Etats-Unis. Richard Stallman, figure de proue du logiciel libre, est par exemple régulièrement l’objet de comparaison avec Moïse, « un prophète » ou même un « Dieu » pour ses compétences et son implication politique dans le domaine des licences libres comme nous le rappelle la biographie de Christophe Masutti (Stallman et al., 2013), plus récemment encore, les grands médias français ne se sont pas privé de faire l’apologie d’un Steve Jobs au moment de son décès en octobre 2011 dans des termes qui reprenaient les psalmodies du culte habituel de l’entrepreneur génial et du visionnaire. Le quotidien gratuit 20 minutes ira jusqu’à titrer « Pourquoi Steve Jobs le prophète semble éternel » (http://www.20minutes.fr/high-tech/802574-20111009-pourquoi-steve-jobs-prophete-semble-eternel).

Habituée à faire de la compétence technique la mesure de toute valeur, la presse micro-informatique reprend avec le Web un traitement initié quinze ans plus tôt avec la programmation. Elle constitue ainsi le socle des discours qui se diffusent ensuite peu à peu dans les autres médias et qui charrient les valeurs nouvelles d’un culte technologique que Jacques Ellul avait déjà pointé du doigt comme le rappelle Jean-Luc Porquet : « C’est elle [la Technique] qui est devenue le nouveau tabou, l’intouchable, l’objet de l’adoration. L’Automobile Qui Donne La Liberté, La Fusée Qui Emmène L’Homme Sur La Lune, La Télévision Grâce A Laquelle Nous Communions Tous Ensemble Chaque Soir, Le TGV Qui Va Encore Plus Vite, L’Ordinateur Qui Fait Gagner du Temps, voilà les nouveaux objets doués de pouvoirs magiques ! Le culte culmine aujourd’hui avec l’Internet Et Ses Divins Attributs (Porquet, 2012). »

Conclusion

Comme l’a souligné Erik Davis dans TechGnosis: Myth, Magic, and Mysticism in the Age of Information (Davis, 2015), le religieux entretient une relation particulière avec le numérique. Au sein du corpus constitué par les revues spécialisées à destination du grand public dans les années 1980 et 1990, la présence de la métaphore religieuse interroge néanmoins par sa surreprésentation.

Articulée autour du couple essentiel constitué par le débutant-profane et l’expert-initié, elle permet en premier lieu la structuration de la communauté des informaticiens amateurs au prisme de la compétence. Délimitation mouvante, elle s’adapte aux évolutions techniques en prenant initialement la programmation comme ligne de fracture avant de décrire les variations de maîtrise des environnements graphiques et le savoir-faire nécessaire à l’exploration des réseaux (télématique, BBS, Web).

Pour les moins versés dans le fonctionnement de l’ordinateur et de ses logiciels, ce recours au religieux permet de décrire au plus près l’expérience de l’irrationnel ressenti face à la complexité des dispositifs et à l’automatisation de leur fonctionnement. L’informaticien amateur est donc « novice » par expérience tout autant qu’en regard de l’initié qui le domine techniquement.

Client d’un manufacturier, lecteur éventuellement d’une ou de plusieurs revues en rapport avec ce choix, l’informaticien amateur est introduit à la culture numérique au travers de l’adhésion à une communauté. Il en défend le choix, les spécificités et ce qu’il nomme parfois lui-même un certain « esprit de chapelle » qui conduit la presse à devenir un champ d’affrontement symbolique qui reproduit les tensions du marché.

Ces catégories de discours qui s’attachent à une réutilisation du vocabulaire religieux interrogent le rapport de la culture numérique en gestation en France et son caractère d’expression d’une subalternité créée par la situation de domination technologique que connaît le pays face aux Etats-Unis. Que le propos ainsi véhiculé adopte des motifs nés outre-Atlantique, fasse peu à peu la promotion de figures elles aussi étrangères et des idéologies qui s’y rattachent, invite à poursuivre dans la voie d’une histoire culturelle du numérique. Une histoire qui ne considère pas comme allant d’eux-mêmes les idéologies et les propos qui baignent notre pratique du numérique, mais les met en perspective des rapports de force contemporains et globaux.

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