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Powerpoint et la maîtrise du temps

PowerPoint (ou ses succédanés) s’est imposé dans les colloques, journées d’étude et autres manifestations scientifiques pour accompagner et illustrer le propos des orateurs. Je ne reviendrai pas sur ce que l’on peut en penser sur le fond (dégradation de l’attention des auditoires, stéréotypisation des formes de communication, etc. Si cela vous intéresse, il y a pléthore d’ouvrages et d’articles sur le sujet, voir ci-dessous).

Le sujet de ce billet est de partager avec vous les perspectives qu’ouvrent deux fonctions de PowerPoint trop souvent ignorées : les liens hypertexteset les diapositives masquées.

L’idée d’en parler ici m’est venue après avoir constaté combien l’impératif d’utiliser PowerPoint paralysait parfois le talent oratoire de (jeunes ou moins jeunes) collègues, réduits à faire défiler (de plus en plus vite à mesure que le temps qui leur est imparti s’écoule) des diapositives devenues, comme le propos, totalement incompréhensibles.

Je ne ferai pas ici la liste de toutes les recommandations de bon sens que l’on peut faire pour réussir une présentation (privilégier l’iconographie, le moins de texte possible, garder en tête qu’il faut que le contenu soit visible y compris du fond de la salle, etc.), mais me bornerai à traiter de la gestion du temps et de la manière de préparer une présentation qui vous permette d’en conserver la maîtrise.

Au commencement était la précipitation

Je ne sais pas si comme moi vous êtes particulièrement mauvais pour établir le ratio entre volume d’informations et temps de parole, mais je pense que nous sommes relativement nombreux à constamment buter sur la question.

Pour préparer mes interventions et la présentation PowerPoint qui sera vidéo-projetée en parallèle, j’utilise deux fonctions qui sont bien pratiques pour construire des itinéraires alternatifs dans le déroulé des diapositives que je souhaite utiliser. En somme, je ne sais pas réellement quand je commence à parler si je pourrais utiliser tous mes slides ou non et ce n’est plus réellement un problème.

Revenons à l’utilisation courante de PowerPoint quelques instants. Elle sépare le petit monde des « causeurs en public » en deux grandes catégories. La première rassemble une petite élite mondiale du discours scientifique et ceux qui font la même intervention depuis des lustres et ont eu de ce fait l’occasion de la roder. Ce sont les collègues capables de savoir à la minute près combien de temps prendra la petite vingtaine de diapos qu’ils sont en train de concocter. Ils déroulent la présentation de A à Z, passent à peu près le même temps sur chacune et donnent l’impression d’une belle maîtrise.

Dans la seconde catégorie se trouve le vulgum pecus du show-business universitaire. Celles et ceux qui passent les cinq dernières minutes à dérouler dix diapos en rafale parce qu’ils sont pris par le temps ou les timides qui lisent un papier soigneusement rédigé et minuté en parallèle d’un tas de diapositives soporifiques. 

Qui n’a jamais regretté d’avoir pondu les diapos 23 à 28, finalement inutiles, mais qui ont demandé tant de travail ? Le public ne les verra qu’un quart de seconde puisque le président de session vient de vous passer le troisième petit papier sur lequel vous lisez du coin de l’œil « le temps est écoulé » souligné trois fois…

Briser la linéarité

Comment faire autrement ? Après tout, PowerPoint vous propose de créer des diapositives, des slides et de les passer les unes après les autres. C’est comme ça, la vidéo-projection est une insatisfaction permanente, il faut l’accepter et continuer à appuyer frénétiquement sur la flèche droite du clavier pour passer les dernières diapos quand le temps est presque écoulé et qu’il faut conclure.

En réalité, pas tout à fait.

Dans le fichier qui me sert d’exemple ici, j’ai réalisé un diaporama simpl(ist)e. Une intro, une première partie, une deuxième partie et une troisième partie.

Si vous lancez le mode présentation et que vous appuyez sur les flèches pour dérouler la présentation, vous verrez s’afficher successivement l’introduction, la première, la deuxième et la troisième partie. Et c’est terminé. 

C’est en quelque sorte l’état de base de la présentation. Tout y est, c’est structuré, c’est le plus court qu’on puisse faire.

Vous avez peut-être remarqué deux choses. D’abord que la diapositive n°3, celle qui sert de support à la première partie du propos (le « I. ») contient un lien hypertexte.


On le crée par un clic droit sur le texte et on désigne une diapositive vers lequel il pointe. Cela permet durant la présentation d’appeler la diapositive n°6. Pratique pour développer un point spécifique (ce que j’aime particulièrement par exemple dans le cas où, ne connaissant pas trop le public à l’avance, on souhaite pouvoir adapter le propos).

On se retrouve donc sur la diapositive n°6 qui est elle-même liée grâce au petit rond bleu en bas à droite auquel on a appliqué un lien hypertexte à la diapo n°3, d’où on est parti initialement.

Cliquez sur le lien, vous voici sur la diapo 6 ; cliquez sur le rond bleu (ou autre chose que vous préférerez), vous voici revenu au « I. » sur la diapo n°3.

Dernier élément notable, les diapositives 6 et 7 sont « masquées ». Elles sont marquées du signe Xet sont grisées dans l’explorateur de diapositives. Une diapositive se masque en faisant un clic droit dessus à partir de l’explorateur de PowerPoint.


Cela signifie que vous ne rendrez pas visibles ces diapositives en déroulant de manière classique votre présentation (essayez avec le fichier exemple, les diapos 6 et 7 n’apparaîtront pas). Vous pouvez mettre une diapositive masquée où bon vous semble, vous ne la ferez jamais apparaître autrement qu’en pointant par un lien hypertexte vers elle. Évidemment, comme je l’illustre avec les diapositives 6 et la 7, une diapositive masquée peut elle-même pointer vers une autre diapositive masquée (quelle mise en abîme…)

Et alors ?

Terminées les présentations linéaires où les diapos sont à passer les unes à la suite des autres (avec un doute sur la pertinence de la 7, de la 9 et de la 13). Libre à vous d’appeler des diapositives supplémentaires pendant la présentation ou non.

C’est particulièrement pratique sur la fin d’un diaporama, au moment où on est censé gagner du temps : vous êtes large, vous utilisez les diapos masquées ; vous êtes un peu court, vous vous en passez.

Idem pour s’adapter à son public : des spécialistes dans la salle ? Aucun problème, je balance les diapos qui creusent la question.

Vous voilà (un peu) moins esclave de PowerPoint. Bonne présentation.

Références

Compagnon Antoine, Le décervelage par PowerPoint, 18 mars 2012 http://www.huffingtonpost.fr/antoine-compagnon/le-decervelage-par-powerp_b_1352727.html).

FROMMER Franck,La pensée PowerPoint, La Découverte, Paris, 2010, 264 p.

RALPH Paul, Universities should ban PowerPoint. It makes students stupid and professors boring in Business Insider [en ligne], 25 août 2017 (https://www.businessinsider.com/universities-should-ban-powerpoint-it-makes-students-stupid-and-professors-boring-2015-6?IR=T).

SMITH Andrew, How PowerPoint is killing critical thought in The Guardian [en ligne], 23 septembre 2015 (https://www.theguardian.com/commentisfree/2015/sep/23/powerpoint-thought-students-bullet-points-information).

L’ordre viril dans les technologies de l’information. Histoire et historiographies

J’étais invité le vendredi 29 mars à prononcer une conférence sur l’histoire des femmes dans le numérique à la journée sur les bonnes pratiques en terme d’égalité femmes-hommes dans les laboratoires en sciences du numérique, organisée à l’india Rennes, le vendredi 29 mars 2019.

J’y suis revenu sur le mythe de l’âge d’or des femmes informaticiennes dans les années 1950 et 1960 aux États-Unis pour aborder ensuite la structuration d’une culture informaticienne organisée autour d’une vision genrée de la virilité et comment elle explique le maintien des femmes dans une position minoritaire numériquement et symboliquement. 

Une captation à été réalisée, je la posterai sous peu 😉 

30 ans du Web (France Culture)

Vous pouvez réécouter l’émission ici.

Avec Guillaume Sire, nous étions les invités de la Méthode Scientifique sur France Culture le mercredi 27 mars pour une émission intitulée « 30 ans du web : l’âge de la trahison ? ». Nous sommes revenus sur l’histoire de Tim Berners-Lee, l’histoire du Web comme grand système documentaire et les enjeux de sa gouvernance.


Rien de nouveau dans les Fake News

Le 25 octobre 2017, une session passionnante d’Inria Alumni était consacrée au phénomène des Fake News au Conservatoire National des Arts et Métiers en partenariat avec la Société Informatique de France, avec Francesca Musiani (CNRS), Ioana Manolescu (Inria) et Benjamin Thierry (Université Paris-Sorbonne). Ce dernier est maître de conférences en histoire contemporaine et Vice-président chargé des Humanités numériques et des Systèmes d’information à l’Université Paris-Sorbonne. Binaire lui a demandé de nous apporter son point de vue d’historien sur le sujet. » Serge Abiteboul.

En accès libre : Rien de nouveau dans les Fake News

[Appel] The 90s as a turning decade for Internet and the Web

Voici un appel à articles dédié à l’histoire d’Internet et du Web dans les années 1990 qui peut vous intéresser :

Call for Papers – Special issue of Internet Histories. Digital Technology, Culture and Society.

The 90s as a turning decade for Internet and the Web

This call for papers aims to revisit the history of Internet and the Web within a specific decade that coincides with the Web’s availability for the general public: the 1990s.
How did the course of Internet History change in the 90s? Which continuities and turns, tensions and debates emerged within the Internet community, within digital communities, and more generally within society at large? How can we map the Internet and the Web of the Nineties? Who were the key actors and more hidden figures of their adoption and massification? How can we characterize the digital cultures of the 1990s and reconstruct and revisit them? What did Web browsing meant for Internet users of the Nineties? How can we explain nostalgia today for this past Web?

We hope to explore these questions and many others in this special issue, through global, transnational, national, regional and local histories.

Suggested topics:

  • The mass diffusion of the Internet: its rhythms, patterns, issues, actors, limits
  • The emergence of the World Wide Web and the paths to the Web in the 90s
  • The heritage of previous times, models, projects and achievements in Internet history
  • “Eternal September” and other newcomers on the Internet and/or on the Web
  • The communication around the Internet and the Web (in media, advertisements, political or economic discourses, etc.) and their socialisation
  • The Internet’s commercial turn
  • The history of ISPs and of content providers
  • History of 90s websites and online communities
  • The controversies and debates that involved the Internet and Web during the 90s
  • The Web of the 90s and its relationship with convergent media dynamics/histories of the period (e.g. television, telecommunications, print…)
  • The topic of the Internet and the Web versus “older media” (in press, TV, radio, online)
  • The dot-com bubble
  • Digital archeology and the reconstruction of digital communities and vanished spaces
  • Digital tools and digital humanities for reconstructing and analysing the Web of the 90s
  • Discussions on the place and on the 90s turn within the history of the Internet and the Web (realities, limits, critics…)
  • The nostalgia for the past of the Internet and Web of the 90s

Of course, we encourage and welcome other topics and perspectives on the 90s as a turning decade for Internet and the Web.

Submissions

The proposals are to be submitted to

benjaminthierry@gmail.com

(without the )

explicitly mentioning CFP 90s

They need to fit on one page, detail an explicit angle of analysis and outline, and integrate a short bibliography.

Selected authors will be invited to submit then a full paper through the editorial system, which will undergo full peer review and will determine acceptance of papers for publication.

Calendar

Deadline for the submission of proposals: September 20th 2017

Notification of proposal acceptance: October 1st 2017

Submissions of the full paper (6000-8000 words): March 1st 2018

Feedback based on reviews: April 20th 2018

Deadline for Revisions: June 20th 2018

Internet Histories: Digital Technology, Culture and Society is an international, inter-disciplinary peer-reviewed journal concerned with research on the cultural, social, political and technological histories of the internet and associated digital cultures.

More information on the journal can be found here

Instructions for Authors are available here

Should you have any questions regarding this CfP, please feel free to contact us:

benjaminthierry@gmail.com

(without the )

La petite cuisine de l’historien : la fiche de lecture (1.)

Après la bibliographie, venons-en à un autre sujet d’inquiétude – au moins d’interrogation – que je rencontre à chaque intervention sur la méthodologie de la recherche universitaire, la fiche de lecture.

À chaque fois, ça ne manque pas, il y a quelqu’un qui m’interroge pour savoir comment je confectionne mes fiches de lecture. En général, c’est quelqu’un qui vient de passer une heure au premier rang à gratter comme un fou sur un petit cahier et qui voudrait que je lui livre LE secret, le truc magique, LA recette infaillible pour ces %$£*#ø fiches de lecture qu’il a à faire pour son Master ou sa thèse.

Alors, autant le dire tout de suite : il n’existe pas de modèle de fiche de lecture. « OK, êtes-vous en train de vous dire, encore un type qui va perdre son énergie et notre temps à nous donner des conseils un peu vides, pas très utiles, pour nous affirmer, in fine, que faire une fiche de lecture, ‘c’est personnel’ »… Vous n’avez pas totalement tort, mais un peu de bon sens et quelques exemples font toujours un peu réfléchir. Non ?

Les origines de la fiche de lecture et ses supports

Sans remonter au-delà du XIXe siècle, je crois que l’on peut affirmer que la « fiche de lecture » sous les diverses formes qu’elle peut prendre est l’un des objets-frontières commun à tous les travailleurs du savoir.

Faire des fiches de lecture, c’est le B-A-Ba et à défaut de trouver ça agréable, dites-vous qu’en quelque sorte, cela vous met au moins en communion avec les grands devanciers de votre discipline qui se sont eux-aussi cogné de la fiche pendant des heures.

C’est pendant le XIXe siècle que la « fiche de lecture » prend d’ailleurs son nom. Précédemment, on ne fait pas de « fiches », on « fait des lectures » et on note le fruit de son travail dans des cahiers. Michelet lui-même avait cette habitude et cela explique probablement en partie la linéarité de son écriture1.GOSSMAN Lionel, Jules Michelet : histoire nationale, biographie, autobiographie, in Littérature, n°102, 1996, p. 29-54.. La rupture avec le cahier se fait progressivement comme l’explique Françoise Waquet dans L’ordre matériel du savoir :

« Sauf exception, on ne trouve pas un usage systématique de la fiche, tel qu’il s’imposa à partir de la fin du XIXe siècle. On ne saurait dire si ce fut alors sous l’influence des techniques de la documentation, du positivisme, d’une démarche scientifique, d’une professionnalisation de la recherche, ou encore sous l’effet combiné de tout cela. Quoi qu’il en soit, on voit alors des savants parler couramment de fiches et en faire. »
(WAQUET Françoise, L’ordre matériel du savoir. Comment les savants travaillent, XVIe-XXIe siècles, Éditions du CNRS, Paris, 2015, 359 p.)

Cette propension à « faire des fiches » devient alors une obsession assez largement partagée au moment même où les ressources documentaires deviennent elles aussi de plus en plus importantes et accessibles. Dans un ouvrage oublié aujourd’hui, L’île des Pingouins, Anatole France en donne d’ailleurs une illustration assez bien trouvée au travers d’un cauchemar où la fiche joue un rôle central :

« Monsieur, me répondit le maître, je possède tout l’art sur fiches classées alphabétiquement et par ordre de matières. Je me fais un devoir de mettre à votre disposition ce qui s’y rapporte aux Pingouins. Montez à cette échelle et tirez cette boîte que vous voyez là-haut. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin.
J’obéis en tremblant. Mais à peine avais-je ouvert la fatale boîte que des fiches bleues s’en échappèrent et, glissant entre mes doigts, commencèrent à pleuvoir. Presque aussitôt, par sympathie, les boîtes voisines s’ouvrirent et il en coula des ruisseaux de fiches roses, vertes et blanches, et de proche en proche, de toutes les boîtes les fiches diversement colorées se répandirent en murmurant comme, en avril, les cascades sur les flancs des montagnes. En une minute elles couvrirent le plancher d’une couche épaisse de papier.
Jaillissant de leurs inépuisables réservoirs avec un mugissement sans cesse grossi, elles précipitaient de seconde en seconde leur chute torrentielle. Baigné jusqu’aux genoux, Fulgence Tapir, d’un nez attentif, observait le cataclysme ; il en reconnut la cause et pâlit d’épouvante.
Que d’art ! – s’écria-t-il. »
(Anatole France, L’Ile des Pingouins, 1908)

Revenons à notre histoire de la fiche de lecture. À partir du moment où l’habitude de prendre des notes sur des fiches mobiles et non plus sur des cahiers est prise, l’information va poursuivre un mouvement d’atomisation. Avec le cahier, toutes les notes que vous prenez sont contenues dans l’espace unique d’un support linéaire : la fiche sur ceci, puis la fiche sur cela. Avec les fiches mobiles, chaque ouvrage, article ou source se déploie individuellement sur une ou plusieurs fiches. Quel est l’avantage ? Il est immense : se constituer facilement des dossiers. Tel ouvrage dans le dossier « Les pingouins dans la littérature du XIXe siècle », tel autre dans le dossier « Les obsessions d’écriture des savants du XIXe siècle », etc.

Mais pourquoi s’arrêter à l’échelle de l’ouvrage ou de l’article ? Dans l’excellentissime ouvrage de Françoise Waquet, on trouve une foule d’informations qui peuvent entrer dans divers dossiers que je possède déjà. La citation que j’ai reproduite en début de billet trouverait sa place dans un dossier « pratiques d’écriture scientifique aux XIXe et XXe siècles » aux côtés d’une citation de Lévi-Strauss qu’elle mentionne plus loin. Mais cette dernière citation pourrait tout aussi bien trouver sa place dans mon dossier « Structuralisme et histoire » que j’utilise pour mon cours d’épistémologie. Que faire ? Dupliquer la fiche dans son entièreté. OK, mais c’est une perte d’espace : la fiche sur l’ouvrage de Françoise Waquet va se retrouver à plusieurs endroits en même temps. Jusqu’à l’apparition et à la diffusion massive du micro-ordinateur personnel, il s’agit de papier. Cela prend de la place et du temps d’écriture2.Manuscrite… toute cette affaire.

De la fiche au fichier

La solution s’est donc imposée d’elle-même : un ouvrage ou un article donnera lieu à plusieurs fiches, éventuellement dupliquées, qui trouveront leur place dans des dossiers thématiques. Une citation ici, une citation là, etc…

C’est ainsi que les historiens – entre autres – ont travaillé de la fin du XIXe siècle3.Voire à ce sujet les nombreux ouvrages de méthode comme celui de Guyot-Daubès en 1890, L’art de classer et de garder le fruit de ses lectures et de ses travaux cité dans BERT Jean-François, Une histoire de la fiche érudite, Presses de l’école nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, Paris, 2017, 144 p. ou, plus spécifiquement à notre discipline dans SEIGNOBOS Charles & LANGLOIS Charles-Victor, Introduction aux études historiques, Félix Alcan, Paris, 2014 (1901/1898), 239 p. au début des années 20004.Période abondamment étudiée sous l’angle des techniques et des supports d’écriture chez les intellectuels (voire par exemple GUY Emmanuel & LE BRAS Laurence, Les fiches de lecture de Guy Debord, in Revue de la BNF, n°41, 2012, p. 30-35. où l’on peut lire par exemple : « Debord lisant est donc indissociable du Debord écrivant, et moins encore du Debord vécu, vivant et à vivre, par-delà sa mort même, face à la postérité. C’est là un effet de lecture, aussi, sans nul doute. Mais ces fiches y invitent. » ; LOYER Emmanuelle, Levi-Strauss, Flammarion, Paris, 2015, 912 p..

Les ustensiles ont donc profondément changé en une petite centaine d’années : l’intellectuel est resté entouré de livres, mais le substrat de son travail quotidien s’est transformé en un fichier de tailles et de formes diverses, mais assez couramment architecturées autour de ces dossiers qui permettent le classement et le reclassement par thèmes et suppléent ainsi à une mémoire forcément limitée. Ce préalable à l’Écriture (avec un grand « É » et telle qu’on la montre couramment comme l’étape noble du travail intellectuel) étant désormais central dans la pratique quotidienne. On est passé en quelque sorte d’un régime de documentation dominée par l’œuvre à un régime de documentation où règne l’information, fragmentée et mouvante.

Renan le disait déjà en 1892 : les « arrangements personnels de bibliothèque » sont « la moitié du travail scientifique »5. RENAN Ernest, Feuilles détachées, Calmann Lévy, Paris, 1892, 443 p.. Si Renan le dit…

La petite cuisine de l’historien : la bibliographie (1.)

Dans la cohorte de tâches plus ou moins répétitives que l’on doit accomplir à partir du Master, en thèse puis dans son quotidien de chercheur, la gestion de la bibliographie est probablement l’une des plus ingrates.

Il faut tenir à jour la liste des monographies, articles, archives et ressources numériques auxquels on fait référence dans ses productions scientifiques ; il faut fournir des bibliographies au cordeau pour ses publications, mais également pour les cours ; il faut dans le même temps garder un état assez précis de tout ce que l’on a consulté, lu ou fait semblant de parcourir.

Pour cela, rien n’est moins inutile qu’un logiciel de gestion de bibliographie. En gros, c’est une base de données qui permet de stocker dans ses champs les types d’informations nécessaires à l’identification de tous les types de documents qui vous passeront entre les paluches. La beauté du système
réside dans le fait que l’on peut formater « à la volée » ses références sans les retaper à la main. Il en existe des kilomètres, Zotero a ses fans – ce qui est justifié – mais pour ma part, j’utilise depuis une bonne dizaine d’années Bookends de Sonnysoftware qui ne tourne que sur Mac OS et qui est remarquablement stable, véloce et ergonomique.

Plus de 5000 références accumulées au fil des années et toujours une grande réactivité

Qu’est-ce que cela permet de faire concrètement ?
Disons que je prends des notes sur un ouvrage. Une monographie. Au hasard, sur L’illusion informaticienne de Francis Pavé que je viens de terminer cette semaine. Je rentre une nouvelle référence dans les champs qui sont présents dans Bookends après avoir sélectionné le type de référence, ici « Book ».

Ceci fait, je peux copier-coller – à la demande – la référence complète (pomme-k), formatée selon des règles que j’ai définies et cela donne ça :

PAVÉ Francis, L'illusion informaticienne, L’Harmattan, Paris, 1989, 270 p.

Mais je peux aussi ne copier que la référence sans mise en forme (pomme-y). Cela donne ça :

{Pavé, 1989, #85397}

et c’est ce qu’il faut faire quand, par exemple, on prend quelques notes sur le livre que l’on utilisera plus tard.

Pourquoi donc ?

Parce que selon que j’utilise mes références pour un livre, un article dans une revue ou dans une autre, j’aurais besoin de formatages bibliographiques différents.

Il suffira alors d’indiquer à Bookends quelle mise en forme adopter, lui faire scanner le document Word, rtf ou multimarkdown qui contient les références et l’on transforme ça :

{Pavé, 1989, #85397}

{Paveau, 2012, #65225}

en ça

PAVÉ Francis, L'illusion informaticienne, L’Harmattan, Paris, 1989, 270 p.

PAVEAU Marie-Anne, Ce que disent les objets. Sens, affordance, cognition, in Synergies, n°9, 2012, p. 53-65.

Si je demande à Bookends de passer du style « Normal » que j’ai élaboré moi-même pour mes bibliographies de cours et que je lui demande de formater le même passage en Chicago 15th B,

{Pavé, 1989, #85397}

{Paveau, 2012, #65225}

se transforme en

Pavé, Francis. 1989. L'Illusion Informaticienne. Paris: L’Harmattan.

Paveau, Marie-Anne. 2012. “Ce que disent les objets. Sens, affordance, cognition.” Synergies n°9 53–65.

Le logiciel comme ses concurrents est fourni avec une liste impressionnante de styles prédéfinis correspondants à des standards internationaux (universités, revues, laboratoires). On peut transformer nos notations en Xenotransplantation Style ? Pas de problème, on repasse de

{Pavé, 1989, #85397}

{Paveau, 2012, #65225}

à

PAVÉ F. L'illusion informaticienne. 1989: 270.

PAVEAU M-A. Ce que disent les objets. Sens, affordance, cognition. Synergies 2012: n°9: 53–65.

Bref, vous l’aurez compris, avec un logiciel de bibliographie, on ne retape plus ses références. On copie-colle à partir de son logiciel et on demande à celui-ci de faire le boulot de mise en forme. Cela représente un gain de temps conséquent. Dans le dernier texte que j’ai rendu, un « bête 35000 signes », il y a 61 références finales uniques, appelées 98 fois dans le texte. J’ai donc copié-collé 98 fois les références utilisées et Bookends a mis en forme (en gérant tout seul, comme un grand, les répétitions par exemple).

Et vous, vous allez taper et re-taper vos références à la main encore longtemps ?

Pourquoi le Multimarkdown est fait pour l’historien ?

La préparation de mes cours en Licence ou en Master me pousse à stocker, année après année, une masse toujours plus importante de documents (textes, images et vidéos essentiellement) qui se retrouvent dans les fascicules ou les évaluations que je donne ensuite à mes étudiants.

Les textes à commenter se taillent la part du lion du fait de la place prépondérante du commentaire dans notre pédagogie historienne.

Ce que j’apprécie particulièrement est de pouvoir stocker dans un seul fichier le texte de la source et le commentaire linéaire de celle-ci, ainsi que le plan à adopter et d’autres informations utiles dans la perspective de la correction à faire ex cathedra, par exemple, après un passage à l’oral d’un(e) étudiant(e) dans mon cours.

Pour cela, je pourrais bien évidemment me reposer sur Microsoft Word ou un autre de ces traitements de texte WYSIWYG. Mais vous en connaissez probablement comme moi les inconvénients. D’abord, les fichiers sont souvent dans un format propriétaire ; leur compatibilité ascendante ou descendante n’est pas assurée dans le temps[1] ; leur poids est sans rapport avec un bête fichier texte ; etc.

Depuis quelques années, j’écris donc en Multimarkdown, langage de balisage dérivé du Markdown créé par John Gruber en 2004[2] qui permet de n’utiliser que des fichiers en plein texte, légers et pérennes.

La beauté du plain text

Les avantages d’un tel langage sont multiples. On en trouve des pleines pages sur les Internets et vous aurez tout le loisir de vous faire votre idée (ici ou ).

Concrètement, lorsque l’on commente un texte, que l’on souhaite conserver tout cela dans une forme utilisable facilement, c’est agréable et efficace que d’avoir recours à un workflow fondé sur le Multimarkdown.

Pourquoi ? Eh bien prenons un exemple.

Je dois commenter en cours le texte suivant (je n’en mets qu’un extrait) :

1

Le titre est précédé d’un « # » pour signifier que… c’est un titre. Le nom du journal est précédé d’un astérisque pour qu’il soit rendu en casse italique par le logiciel que vous utiliserez pour imprimer ou convertir le texte.

Si j’avais ajouté un autre astérisque, le texte aurait adopté la casse grasse et, avec une troisième, une casse grasse et italique. Pas très compliqué à retenir… et surtout, pas de souris à utiliser pendant la rédaction pour aller cliquer je ne sais où. C’est un gain de temps et de tranquillité d’esprit[3].

Vous souhaitez ajouter une note de bas de page ? Facile : tapez le texte de la note entre crochets précédé d’un circonflexe de cette manière :

2

et vous obtiendrez une note parfaitement placée, appelée et numérotée. Par exemple pour préciser un élément à destination des étudiants, cela donne (vous noterez au passage que les italiques sont utilisables dans le corps des notes de bas de page) :

3

Commenter son texte sans l’altérer

Vient ensuite la phase de commentaire. Quand je travaille un texte que je fais commenter et que je corrige ensuite, j’en passe – rien d’original, ici – par le commentaire linéaire pour être bien certain de ne rien laisser passer.

Pour cela, j’utilise une syntaxe associée au Multimarkdown, le CriticMarkup qui propose des balises permettant le suivi et la modification des textes.

En l’occurence, je n’en utilise qu’une, celle qui permet d’insérer un commentaire dans un texte qui ne sera pas affiché au moment de compiler le texte et dont la syntaxe est

4

Dans mon fichier texte, cela donne :

5

très utile pour ne pas réinventer l’eau tiède à chaque préparation de cours.

On récapitule

Donc, en adoptant le Multimarkdown, je travaille sur un seul document au format .txt, pérenne et léger; le balisage n’empêche pas la lecture du fichier source et sa conversion permet une transformation dans le format de votre choix.

Grâce aux balises CriticMarkup, j’ai un document qui, ouvert dans un logiciel comme Multimarkdown Composer ressemble à cela :

1Les passages entre balises sont automatiquement colorisés, ce qui aide à la lecture et au repérage de ce qui relève de la source et de ce qui relève du commentaire[4].

Avec le même fichier, je peux générer un .pdf, un .docx ou n’importe quoi d’autre qui ressemble à ça

2

et que je peux donc donner aux étudiants dans un fascicule, un polycopié d’évaluation ou n’importe quoi d’autre ; les notes de commentaire en sont absentes.

Bref, c’est léger, c’est facile (apprendre quatre ou cinq balises, franchement…), et ça colle assez parfaitement, selon moi, à notre manière de travailler les textes.

Et vous, vous vous y mettez quand ?

P.S. Dans un autre billet, j’aborderai les avantages de l’utilisation des fichiers texte et du Multimarkdown comme alternative à Latex pour la recherche historique.


  1. J’ai récemment essayé d’ouvrir un vieux cours en format Word – d’une version antédiluvienne, c’est vrai – pour un de mes ex-étudiants nouvellement nommé dans un lycée et je n’ai pas pu. J’ai bien retenu la leçon…  ↩
  2. Le *Multimarkdown* apporte son lot d’améliorations indispensables à mes yeux en regard du Markdown comme la possibilité de grever son texte de notes de bas de page dont, vous le savez, les historiens sont friands !  ↩
  3. Les raccourcis-clavier de votre traitement de texte aussi, c’est vrai.  ↩
  4. Vous noterez que le logiciel présente le fichier sur trois panneaux et permet de voir, de gauche à droite, le plan du document avec tous les niveaux de titres, le texte brut – donc avec les commentaires -, le rendu du texte final, donc sans balise cette fois.  ↩

 

Ce que les étudiants français pourraient apprendre de leurs camarades d’Abu Dhabi

PSUADComme chaque année, me voilà à PSUAD pour deux semaines durant lesquelles j’enseigne en première année d’histoire6.Le système des missions repose sur un séjour de 15 jours durant lesquels nous enseignons tous les matins entre 3,5 heures et 4h avec le même groupe pour délivrer un enseignement comparable à celui d’un semestre parisien. Pas vraiment le temps de lézarder au bord de la piscine en dépit de ce que l’on peut encore entendre ici ou là..

Outre le plaisir de renouer avec le soleil en plein hiver, j’y trouve matière à réflexion au contact d’étudiants aux nationalités et parcours souvent bien différents de ceux que je fréquente à Paris.

En vrac et sans exhaustivité, voici ce que m’inspire l’expérience et ce que nos ouailles parisiennes pourraient en tirer.

1. Les langues étrangères

En licence, les étudiants de PSUAD reçoivent leur enseignement en français. Qu’ils soient originaires des Émirats ou d’ailleurs, ils ont donc fait l’effort d’apprendre une langue étrangère et de suivre un cursus qui n’est pas délivré dans leur langue maternelle.

Bien entendu, nous faisons attention à ne pas faire comme si de rien n’était et nous prêtons un soin tout particulier à essayer de lever les ambiguïtés de vocabulaire par exemple.

Aussi, quand j’entends chez certain(e)s de mes étudiants parisiens que non, décidément, les ouvrages en langue étrangère de la biblio, faut pas compter sur eux, je me dis qu’il y a un peu d’efforts à faire sur l’apprentissage des langues…

2. Ailleurs

Dans mes cours, plus de la moitié des étudiants ne sont pas originaires des Émirats. Ils viennent d’ailleurs. Beaucoup sont arabophones et attachés à une culture musulmane qui les fait choisir PSUAD pour leurs études supérieures. D’autres sont là pour d’autres raisons et elles sont nombreuses et diverses.

Tous retirent un bénéfice certain d’avoir cédé à l’appel de l’ailleurs. Pendant un an au moins, ils ne sont plus dans leur zone de confort, loin de chez eux et au contact de personnes différentes.

Dans un cursus, je crois fermement qu’au moins un an à l’étranger est une bonne chose. Aller donc voir comment cela se passe de l’autre côté, là-bas, où vous pourrez vous frotter à d’autres méthodes d’enseignement, d’autres cultures universitaires (pour n’en rester que sur un plan estudiantin). C’est toujours formateur.

Je me également demande parfois, à la lumière du parcours de certains, si cela ne constituerait d’ailleurs pas le meilleur remède contre l’échec : et si vous manquiez d’air, tout simplement ?

3. S’émerveiller

Je ne suis pas un ravi de la crèche et je me doute bien que dans le lot de mes auditeurs, certains se contrefichent probablement royalement de ce que je leur raconte.

Néanmoins, une source toujours renouvelée de la joie d’enseigner à l’étranger est d’avoir cette interaction avec des étudiants qui ont une culture très différente de la mienne et qui s’émerveillent de la découverte de ce que je leur raconte.

Les questions posées, leur nombre et les réactions quotidiennes démontrent une capacité à s’émerveiller que je trouve assez souvent en berne chez beaucoup de mes étudiants parisiens.

Cette année encore m’en a apporté la preuve. J’avais cité pas mal d’ouvrages en forme de lectures complémentaires dans le cadre de mon cours l’année dernière. En arrivant à l’université il y a une semaine, une de mes anciennes étudiantes m’a presque sauté dessus pour me saluer et me montrer qu’elle était en train de finir l’un des ouvrages que je leur avais recommandé de lire il y a un an. Elle était enthousiaste, avec ce regard de celle qui a trouvé du sens (et du plaisir).

Dans une filière universitaire comme l’histoire, si vous ne ressentez pas ça, que vous reste-t-il ? Vous n’êtes quand même pas là pour la gamelle ? Ce serait une sacrée erreur d’appréciation…

P.S. L’université offre des bourses aux étudiants français pour les aider à concrétiser un projet d’études à Abu Dhabi. Vous pouvez vous renseigner auprès de votre UFR.

Notes   [ + ]

1. GOSSMAN Lionel, Jules Michelet : histoire nationale, biographie, autobiographie, in Littérature, n°102, 1996, p. 29-54.
2. Manuscrite…
3. Voire à ce sujet les nombreux ouvrages de méthode comme celui de Guyot-Daubès en 1890, L’art de classer et de garder le fruit de ses lectures et de ses travaux cité dans BERT Jean-François, Une histoire de la fiche érudite, Presses de l’école nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, Paris, 2017, 144 p. ou, plus spécifiquement à notre discipline dans SEIGNOBOS Charles & LANGLOIS Charles-Victor, Introduction aux études historiques, Félix Alcan, Paris, 2014 (1901/1898), 239 p.
4. Période abondamment étudiée sous l’angle des techniques et des supports d’écriture chez les intellectuels (voire par exemple GUY Emmanuel & LE BRAS Laurence, Les fiches de lecture de Guy Debord, in Revue de la BNF, n°41, 2012, p. 30-35. où l’on peut lire par exemple : « Debord lisant est donc indissociable du Debord écrivant, et moins encore du Debord vécu, vivant et à vivre, par-delà sa mort même, face à la postérité. C’est là un effet de lecture, aussi, sans nul doute. Mais ces fiches y invitent. » ; LOYER Emmanuelle, Levi-Strauss, Flammarion, Paris, 2015, 912 p.
5. RENAN Ernest, Feuilles détachées, Calmann Lévy, Paris, 1892, 443 p.
6. Le système des missions repose sur un séjour de 15 jours durant lesquels nous enseignons tous les matins entre 3,5 heures et 4h avec le même groupe pour délivrer un enseignement comparable à celui d’un semestre parisien. Pas vraiment le temps de lézarder au bord de la piscine en dépit de ce que l’on peut encore entendre ici ou là.