La liste de tâches en milieu universitaire. Des avantages de la rugosité numérique

van6Du fait de la position un peu étrange aux yeux de certains que j’occupe dans mon université – qu’est-ce que ça peut bien faire un vice-président responsable des Humanités numériques et des systèmes d’information ? – on vient parfois me trouver pour me faire faire du service après-vente ou me questionner sur des points à propos desquels je n’ai aucune compétence ou inclination particulière.

Je suis aussi sollicité pour donner mon avis – plus ou moins éclairé – sur tout un tas d’applications que les collègues souhaitent utiliser dans leur activité d’enseignement ou de recherche. Les modes se succèdent et les logiciels n’échappent pas à la règle. Il y a quatre ou cinq ans, mes collègues découvraient les réseaux sociaux. Quand je dis « mes collègues », je parle de celles et ceux qui ne sont pas particulièrement intéressés ou obligés de s’intéresser au numérique. « Tu crois que je devrais m’ouvrir une page LinkedIn ? », « Tu utilises Tweeter, toi ? », etc.

En parallèle, les logiciels de gestion de bibliographie dans la veine de Zotero pénètrent lentement, mais sûrement, le petit monde universitaire parisien.

Depuis quelques semaines, la mode semble se tourner vers la gestion des tâches, les to-do lists et tutti quanti. Est-ce une influence diffuse et à retardement en provenance du monde de l’entreprise ? L’effet des marées ? Je ne sais pas.

Le problème est que je n’en utilise pas moi-même. C’est un problème, car cela crée chez mon interlocuteur une lueur d’incompréhension et de déception alors qu’on lui a peut-être vanté les progrès spectaculaires que sa productivité personnelle pourrait faire s’il adoptait (enfin) ce genre d’applications dont regorge le Web.

J’en ai testé pas mal à vrai dire. Moi aussi, je me suis imaginé un temps qu’avec toutes ces cases à cocher et la gamification de mon quotidien, je n’oublierais plus rien, ni d’aller chercher les garçons à l’école, ni la recension à rendre…

Ça n’a pas marché du tout1. Aucun de ces logiciels n’a passé la semaine d’utilisation.

J’en suis donc revenu à un bon vieux fichier texte en multimarkdown dans lequel je liste – au sens propre du terme, c’est-à-dire à la queue leu leu – ce que je dois faire. Quand une tâche est réalisée, elle est cochée ([X],) c’est pas très beau, mais efficace) et va rejoindre un second fichier, intitulé « À faire archives.txt », tout bêtement classé par ordre chronologique.

C’est extraordinairement frustre, mais ça fait le job, grâce à Dropbox, c’est consultable depuis mon « malinphone » et les archives constituent une base de connaissances commode de mes activités passées.

D’une manière un peu inattendue, c’est aussi plus long, moins facile, d’y gérer les tâches à faire, mais beaucoup plus efficace. Comme je classe vaguement les tâches par projets, je cherche toujours un peu où je dois mettre la prochaine. Et justement… c’est ça qui est efficace. Il faut être un peu concentré quand on entre une tâche à faire et la mettre au bon endroit. Cela a deux gros avantages. Le premier est que l’on n’entre pas n’importe quoi. La rugosité du système implique de fait de sélectionner ce que l’on y met. La liste est ainsi moins encombrée. L’autre avantage est que le système est dépourvu d’alerte. Rien ne bipera dans votre poche quand vous oublierez le rendez-vous de 16h45. « Bah, c’est nul alors ! » Justement, non, puisque sans cette béquille, le remplissage ou la consultation de la liste des tâches devient un moment durant lequel « on est à ce qu’on fait » comme disait ma grand-mère. Elle sert finalement plus à mémoriser les choses à faire qu’à vous les rappeler alors que vous les avez oubliées comme ce que vantent la majorité des applications de gestion des tâches.

Je suis parfaitement conscient que cette position un peu iconoclaste ne peut pas être érigée en principe général pour nos vies numériques. À cette aune, pourquoi s’enquiquiner avec des interfaces graphiques ? Reprenons tous la ligne de commande ! Certes. Mais dans le même temps, alors que beaucoup s’épanchent sur la nécessité de se déconnecter ou de reprendre le contrôle d’une existence digitale qui semble leur échapper, il semble parfois bon de trouver une ligne médiane pour vivre mieux avec le numérique. La liste de tâches à la mano en est une.


  1. Sauf pour mes fils. Je ne les oublie pas. Merci de demander. ↩︎

 

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