La fin d’un monde

Les vacances d’hiver se terminent. Comme chaque année, le père Noël a apporté dans sa hotte bien garnie son lot d’ouvrages. De quoi se détendre et de quoi travailler.

Il a notamment eu la bonne idée de déposer sous mon sapin et à mon attention, le livre de François Jarrige, Technocritiques1.JARRIGE François, Technocritiques, La Découverte, Paris, 2016, 440 p. qui est absolument passionnant.

L’innocent opuscule a néanmoins créé chez moi une remise en question douloureuse. J’ai commencé à le lire avidement. Pour un historien des techniques, c’est une somme, un ouvrage important comme il en paraît un ou deux par décennie.

Armé de mon fidèle crayon de couleur, j’ai commencé à surligner frénétiquement tous les passages sur lesquels revenir ; une palanquée de citations et de références utiles.

Habituellement, je pratique une lecture initiale « de repérage » des ouvrages avant d’y revenir et de prendre en notes sur mon ordinateur personnel ce qui me semble devoir être réutilisé dans mes propres travaux ou mes cours.

J’ai toujours fonctionné comme cela et notre appartement est rempli d’ouvrages ; à peu près 10 000 en comptant les 2000 qui n’ont pas trouvé leur place et qui nous attendent à la cave. Nous sommes avec mon épouse des lecteurs frénétiques, des forçats de la note de bas de page, des stakhanovistes du marque-page. De plus, pour moi, cela fait partie du boulot.

La prise de notes est donc un moment assez long, mal aisé quand on souhaite taper sur son clavier et garder l’ouvrage ouvert à sa gauche en même temps. C’est aussi durant ces moments de reformulation et de recopie des citations marquantes, que l’on s’approprie un livre et la pensée de son auteur.

Mais cette fois, j’ai été découragé par l’entreprise. Il faut dire que Jarrige nous a livré une somme. Il y a quelque chose à conserver à chaque page, une piste à explorer dans chaque chapitre. Alors, vers la page 100, j’ai craqué et j’ai acheté la version numérique2.Sur le site de la Librairie Le Divan et pas chez l’ogre Amazon à qui il ne faut faire aucune confiance, bien entendu..

Lu sur l’iPad, l’ouvrage est surligné, annoté et tout cela est récupéré en un clin d’œil ensuite pour établir ou enrichir les fiches sur l’ordinateur.

La version papier est abandonnée à sa matérialité revêche dans un coin du salon.

De plus, avec la version électronique, la peur de l’oubli est conjurée. Si la substantifique moelle est résumée, condensée et organisée, le fichier est là, ouvert à la recherche plein-texte en cas de besoin. Un bonheur d’universitaire pressé et oublieux.

Alors, si tout va plus vite, est plus commode et en plus, n’encombre pas mes étagères, quelle est la raison de cette remise en question douloureuse ?

Eh bien, j’ai l’impression d’abandonner quelque chose que j’ai toujours connu et cela n’est pas facile. J’aime profondément ma bibliothèque, mes ouvrages et leur présence. Pour moi – cliché de l’intellectuel moyen – un appartement sans livres, c’est tout bonnement impensable.

Que va devenir ma bibliothèque si je me mets à lire exclusivement sur tablette ? Vais-je moins bien mémoriser ? Me réveiller un jour dans un vide quasi-complet où seuls les espaces numériques sont remplis de fichiers colorés ?

Ma bourse ne me permettant pas d’acheter systématiquement les deux versions : papier et électronique3.Je n’ai déjà pas de quoi acheter tous les livres qui me font envie… ceci dit, comme je n’ai pas le temps non plus de les lire, cela débouche au moins sur un équilibre de la frustration., il semble irrémédiable qu’une part toujours plus importante de ma bibliothèque future se dématérialise. Acheter les deux versions aurait quelque chose d’un peu vain également, une sorte de snobisme honteux de la lecture sur tablette que l’on cache derrière des rayonnages remplis de livres qui ne seraient plus jamais ouverts. Un peu à l’image de ces notables de province que l’on croise parfois dans les brocantes et qui achètent les livres au poids pour garnir la bibliothèque de leur résidence secondaire sans avoir l’intention d’en jamais n’ouvrir aucun…

Nous (je t’embarque dans ma galère, tu voudras bien m’excuser) voilà engagés dans une période de transition dont les effets à venir ne sont pas minces et je ne parle même pas ici des bouleversements sur l’économie de l’écriture et de la publication, mais simplement sur nos existences de lecteurs. La fin d’un monde ?

Notes   [ + ]

1. JARRIGE François, Technocritiques, La Découverte, Paris, 2016, 440 p.
2. Sur le site de la Librairie Le Divan et pas chez l’ogre Amazon à qui il ne faut faire aucune confiance, bien entendu.
3. Je n’ai déjà pas de quoi acheter tous les livres qui me font envie… ceci dit, comme je n’ai pas le temps non plus de les lire, cela débouche au moins sur un équilibre de la frustration.

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