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Ce que les étudiants français pourraient apprendre de leurs camarades d’Abu Dhabi

PSUADComme chaque année, me voilà à PSUAD pour deux semaines durant lesquelles j’enseigne en première année d’histoire1.Le système des missions repose sur un séjour de 15 jours durant lesquels nous enseignons tous les matins entre 3,5 heures et 4h avec le même groupe pour délivrer un enseignement comparable à celui d’un semestre parisien. Pas vraiment le temps de lézarder au bord de la piscine en dépit de ce que l’on peut encore entendre ici ou là..

Outre le plaisir de renouer avec le soleil en plein hiver, j’y trouve matière à réflexion au contact d’étudiants aux nationalités et parcours souvent bien différents de ceux que je fréquente à Paris.

En vrac et sans exhaustivité, voici ce que m’inspire l’expérience et ce que nos ouailles parisiennes pourraient en tirer.

1. Les langues étrangères

En licence, les étudiants de PSUAD reçoivent leur enseignement en français. Qu’ils soient originaires des Émirats ou d’ailleurs, ils ont donc fait l’effort d’apprendre une langue étrangère et de suivre un cursus qui n’est pas délivré dans leur langue maternelle.

Bien entendu, nous faisons attention à ne pas faire comme si de rien n’était et nous prêtons un soin tout particulier à essayer de lever les ambiguïtés de vocabulaire par exemple.

Aussi, quand j’entends chez certain(e)s de mes étudiants parisiens que non, décidément, les ouvrages en langue étrangère de la biblio, faut pas compter sur eux, je me dis qu’il y a un peu d’efforts à faire sur l’apprentissage des langues…

2. Ailleurs

Dans mes cours, plus de la moitié des étudiants ne sont pas originaires des Émirats. Ils viennent d’ailleurs. Beaucoup sont arabophones et attachés à une culture musulmane qui les fait choisir PSUAD pour leurs études supérieures. D’autres sont là pour d’autres raisons et elles sont nombreuses et diverses.

Tous retirent un bénéfice certain d’avoir cédé à l’appel de l’ailleurs. Pendant un an au moins, ils ne sont plus dans leur zone de confort, loin de chez eux et au contact de personnes différentes.

Dans un cursus, je crois fermement qu’au moins un an à l’étranger est une bonne chose. Aller donc voir comment cela se passe de l’autre côté, là-bas, où vous pourrez vous frotter à d’autres méthodes d’enseignement, d’autres cultures universitaires (pour n’en rester que sur un plan estudiantin). C’est toujours formateur.

Je me également demande parfois, à la lumière du parcours de certains, si cela ne constituerait d’ailleurs pas le meilleur remède contre l’échec : et si vous manquiez d’air, tout simplement ?

3. S’émerveiller

Je ne suis pas un ravi de la crèche et je me doute bien que dans le lot de mes auditeurs, certains se contrefichent probablement royalement de ce que je leur raconte.

Néanmoins, une source toujours renouvelée de la joie d’enseigner à l’étranger est d’avoir cette interaction avec des étudiants qui ont une culture très différente de la mienne et qui s’émerveillent de la découverte de ce que je leur raconte.

Les questions posées, leur nombre et les réactions quotidiennes démontrent une capacité à s’émerveiller que je trouve assez souvent en berne chez beaucoup de mes étudiants parisiens.

Cette année encore m’en a apporté la preuve. J’avais cité pas mal d’ouvrages en forme de lectures complémentaires dans le cadre de mon cours l’année dernière. En arrivant à l’université il y a une semaine, une de mes anciennes étudiantes m’a presque sauté dessus pour me saluer et me montrer qu’elle était en train de finir l’un des ouvrages que je leur avais recommandé de lire il y a un an. Elle était enthousiaste, avec ce regard de celle qui a trouvé du sens (et du plaisir).

Dans une filière universitaire comme l’histoire, si vous ne ressentez pas ça, que vous reste-t-il ? Vous n’êtes quand même pas là pour la gamelle ? Ce serait une sacrée erreur d’appréciation…

P.S. L’université offre des bourses aux étudiants français pour les aider à concrétiser un projet d’études à Abu Dhabi. Vous pouvez vous renseigner auprès de votre UFR.

La liste de tâches en milieu universitaire. Des avantages de la rugosité numérique

van6Du fait de la position un peu étrange aux yeux de certains que j’occupe dans mon université – qu’est-ce que ça peut bien faire un vice-président responsable des Humanités numériques et des systèmes d’information ? – on vient parfois me trouver pour me faire faire du service après-vente ou me questionner sur des points à propos desquels je n’ai aucune compétence ou inclination particulière.

Je suis aussi sollicité pour donner mon avis – plus ou moins éclairé – sur tout un tas d’applications que les collègues souhaitent utiliser dans leur activité d’enseignement ou de recherche. Les modes se succèdent et les logiciels n’échappent pas à la règle. Il y a quatre ou cinq ans, mes collègues découvraient les réseaux sociaux. Quand je dis « mes collègues », je parle de celles et ceux qui ne sont pas particulièrement intéressés ou obligés de s’intéresser au numérique. « Tu crois que je devrais m’ouvrir une page LinkedIn ? », « Tu utilises Tweeter, toi ? », etc.

En parallèle, les logiciels de gestion de bibliographie dans la veine de Zotero pénètrent lentement, mais sûrement, le petit monde universitaire parisien.

Depuis quelques semaines, la mode semble se tourner vers la gestion des tâches, les to-do lists et tutti quanti. Est-ce une influence diffuse et à retardement en provenance du monde de l’entreprise ? L’effet des marées ? Je ne sais pas.

Le problème est que je n’en utilise pas moi-même. C’est un problème, car cela crée chez mon interlocuteur une lueur d’incompréhension et de déception alors qu’on lui a peut-être vanté les progrès spectaculaires que sa productivité personnelle pourrait faire s’il adoptait (enfin) ce genre d’applications dont regorge le Web.

J’en ai testé pas mal à vrai dire. Moi aussi, je me suis imaginé un temps qu’avec toutes ces cases à cocher et la gamification de mon quotidien, je n’oublierais plus rien, ni d’aller chercher les garçons à l’école, ni la recension à rendre…

Ça n’a pas marché du tout1. Aucun de ces logiciels n’a passé la semaine d’utilisation.

J’en suis donc revenu à un bon vieux fichier texte en multimarkdown dans lequel je liste – au sens propre du terme, c’est-à-dire à la queue leu leu – ce que je dois faire. Quand une tâche est réalisée, elle est cochée ([X],) c’est pas très beau, mais efficace) et va rejoindre un second fichier, intitulé « À faire archives.txt », tout bêtement classé par ordre chronologique.

C’est extraordinairement frustre, mais ça fait le job, grâce à Dropbox, c’est consultable depuis mon « malinphone » et les archives constituent une base de connaissances commode de mes activités passées.

D’une manière un peu inattendue, c’est aussi plus long, moins facile, d’y gérer les tâches à faire, mais beaucoup plus efficace. Comme je classe vaguement les tâches par projets, je cherche toujours un peu où je dois mettre la prochaine. Et justement… c’est ça qui est efficace. Il faut être un peu concentré quand on entre une tâche à faire et la mettre au bon endroit. Cela a deux gros avantages. Le premier est que l’on n’entre pas n’importe quoi. La rugosité du système implique de fait de sélectionner ce que l’on y met. La liste est ainsi moins encombrée. L’autre avantage est que le système est dépourvu d’alerte. Rien ne bipera dans votre poche quand vous oublierez le rendez-vous de 16h45. « Bah, c’est nul alors ! » Justement, non, puisque sans cette béquille, le remplissage ou la consultation de la liste des tâches devient un moment durant lequel « on est à ce qu’on fait » comme disait ma grand-mère. Elle sert finalement plus à mémoriser les choses à faire qu’à vous les rappeler alors que vous les avez oubliées comme ce que vantent la majorité des applications de gestion des tâches.

Je suis parfaitement conscient que cette position un peu iconoclaste ne peut pas être érigée en principe général pour nos vies numériques. À cette aune, pourquoi s’enquiquiner avec des interfaces graphiques ? Reprenons tous la ligne de commande ! Certes. Mais dans le même temps, alors que beaucoup s’épanchent sur la nécessité de se déconnecter ou de reprendre le contrôle d’une existence digitale qui semble leur échapper, il semble parfois bon de trouver une ligne médiane pour vivre mieux avec le numérique. La liste de tâches à la mano en est une.


  1. Sauf pour mes fils. Je ne les oublie pas. Merci de demander. ↩︎

 

La fin d’un monde

Les vacances d’hiver se terminent. Comme chaque année, le père Noël a apporté dans sa hotte bien garnie son lot d’ouvrages. De quoi se détendre et de quoi travailler.

Il a notamment eu la bonne idée de déposer sous mon sapin et à mon attention, le livre de François Jarrige, Technocritiques2.JARRIGE François, Technocritiques, La Découverte, Paris, 2016, 440 p. qui est absolument passionnant.

L’innocent opuscule a néanmoins créé chez moi une remise en question douloureuse. J’ai commencé à le lire avidement. Pour un historien des techniques, c’est une somme, un ouvrage important comme il en paraît un ou deux par décennie.

Armé de mon fidèle crayon de couleur, j’ai commencé à surligner frénétiquement tous les passages sur lesquels revenir ; une palanquée de citations et de références utiles.

Habituellement, je pratique une lecture initiale « de repérage » des ouvrages avant d’y revenir et de prendre en notes sur mon ordinateur personnel ce qui me semble devoir être réutilisé dans mes propres travaux ou mes cours.

J’ai toujours fonctionné comme cela et notre appartement est rempli d’ouvrages ; à peu près 10 000 en comptant les 2000 qui n’ont pas trouvé leur place et qui nous attendent à la cave. Nous sommes avec mon épouse des lecteurs frénétiques, des forçats de la note de bas de page, des stakhanovistes du marque-page. De plus, pour moi, cela fait partie du boulot.

La prise de notes est donc un moment assez long, mal aisé quand on souhaite taper sur son clavier et garder l’ouvrage ouvert à sa gauche en même temps. C’est aussi durant ces moments de reformulation et de recopie des citations marquantes, que l’on s’approprie un livre et la pensée de son auteur.

Mais cette fois, j’ai été découragé par l’entreprise. Il faut dire que Jarrige nous a livré une somme. Il y a quelque chose à conserver à chaque page, une piste à explorer dans chaque chapitre. Alors, vers la page 100, j’ai craqué et j’ai acheté la version numérique3.Sur le site de la Librairie Le Divan et pas chez l’ogre Amazon à qui il ne faut faire aucune confiance, bien entendu..

Lu sur l’iPad, l’ouvrage est surligné, annoté et tout cela est récupéré en un clin d’œil ensuite pour établir ou enrichir les fiches sur l’ordinateur.

La version papier est abandonnée à sa matérialité revêche dans un coin du salon.

De plus, avec la version électronique, la peur de l’oubli est conjurée. Si la substantifique moelle est résumée, condensée et organisée, le fichier est là, ouvert à la recherche plein-texte en cas de besoin. Un bonheur d’universitaire pressé et oublieux.

Alors, si tout va plus vite, est plus commode et en plus, n’encombre pas mes étagères, quelle est la raison de cette remise en question douloureuse ?

Eh bien, j’ai l’impression d’abandonner quelque chose que j’ai toujours connu et cela n’est pas facile. J’aime profondément ma bibliothèque, mes ouvrages et leur présence. Pour moi – cliché de l’intellectuel moyen – un appartement sans livres, c’est tout bonnement impensable.

Que va devenir ma bibliothèque si je me mets à lire exclusivement sur tablette ? Vais-je moins bien mémoriser ? Me réveiller un jour dans un vide quasi-complet où seuls les espaces numériques sont remplis de fichiers colorés ?

Ma bourse ne me permettant pas d’acheter systématiquement les deux versions : papier et électronique4.Je n’ai déjà pas de quoi acheter tous les livres qui me font envie… ceci dit, comme je n’ai pas le temps non plus de les lire, cela débouche au moins sur un équilibre de la frustration., il semble irrémédiable qu’une part toujours plus importante de ma bibliothèque future se dématérialise. Acheter les deux versions aurait quelque chose d’un peu vain également, une sorte de snobisme honteux de la lecture sur tablette que l’on cache derrière des rayonnages remplis de livres qui ne seraient plus jamais ouverts. Un peu à l’image de ces notables de province que l’on croise parfois dans les brocantes et qui achètent les livres au poids pour garnir la bibliothèque de leur résidence secondaire sans avoir l’intention d’en jamais n’ouvrir aucun…

Nous (je t’embarque dans ma galère, tu voudras bien m’excuser) voilà engagés dans une période de transition dont les effets à venir ne sont pas minces et je ne parle même pas ici des bouleversements sur l’économie de l’écriture et de la publication, mais simplement sur nos existences de lecteurs. La fin d’un monde ?

Notes   [ + ]

1. Le système des missions repose sur un séjour de 15 jours durant lesquels nous enseignons tous les matins entre 3,5 heures et 4h avec le même groupe pour délivrer un enseignement comparable à celui d’un semestre parisien. Pas vraiment le temps de lézarder au bord de la piscine en dépit de ce que l’on peut encore entendre ici ou là.
2. JARRIGE François, Technocritiques, La Découverte, Paris, 2016, 440 p.
3. Sur le site de la Librairie Le Divan et pas chez l’ogre Amazon à qui il ne faut faire aucune confiance, bien entendu.
4. Je n’ai déjà pas de quoi acheter tous les livres qui me font envie… ceci dit, comme je n’ai pas le temps non plus de les lire, cela débouche au moins sur un équilibre de la frustration.