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Les émotions, chaînons manquants du numérique

L’amie Laurence Bee m’a fait l’amitié de me demander mon avis sur la place des émotions dans l’histoire (récente) du numérique. Voici les premières lignes que vous pourrez retrouver sous la forme d’une postface/interview dans son e-book disponible en ligne (iTunes, Amazon, Fnac).

Rarement période aura suscité autant d’articles autour des écrans et des enfants, de peurs, d’angoisse, mais d’espoirs aussi. A l’occasion de la sortie du livre Petit répertoire des émotions numériques par l’auteur de ce blog, qui s’attache à décortiquer nos usages face aux écrans, Parents 3.0 publie un extrait d’une interview de Benjamin Thierry, historien des techniques et des médias, qui revient sur ce “chaînon manquant” que sont les émotions dans le monde numérique. Fin connaisseur de l’univers informatique, il porte un regard pertinent sur nos rapports et nos interactions avec les écrans. La suite de l’interview est à lire dans Le Petit répertoire des émotions numériques.

Comment expliquer que lorsque l’on fait référence à une « nouvelle » technologie (même si les technologies dont nous parlons ne sont plus si nouvelles) ou à un nouveau média, les émotions suscitées sont de prime abord des émotions plutôt négatives, en particulier la peur et l’angoisse ?

Je ne dirais pas que les premières émotions sont la peur et l’angoisse. Il y a toujours eu et il y a aujourd’hui encore beaucoup d’enthousiasme autour de ce que l’on nomme les nouvelles technologies. Dans le même temps, il y a aussi des peurs collectives et individuelles. Mais dans l’ensemble, je pense que le positif l’emporte quand même largement sur le négatif dans la société actuelle. Pensons qu’en quelques années seulement, le jeu vidéo est devenu le produit « culturel » le plus consommé par les français, que les nouvelles technologies se sont taillé une place de choix dans les rubriques des quotidiens aux côtés de la politique étrangère ou de l’économie, et qu’une grande radio nationale propose toute les semaines une émission qui leur est entièrement consacrée (Place de la Toile sur France Culture, ndlr). Les nouvelles technologies sont devenues mainstream.

L’important est à mes yeux de ne pas verser dans une caricature ou une autre. Être technoréaliste aujourd’hui comme hier consiste à ne pas céder aux sirènes de l’enthousiasme béat, ni à celles de la condamnation tous azimuts à propos de ces nouveaux outils.
Enfin, il est indubitable que la nouveauté constante qu’entraînent les cycles de plus en plus courts de la modernité technique peut être angoissante pour certains publics. Les parents ont parfois peur d’être dépassés par les enfants qui maîtrisent mieux leur ordinateur ou les réseaux sociaux qu’eux. Les plus fragiles économiquement subissent aussi les effets d’une véritable fracture numérique. Fracture numérique qui est fondée sur les dissymétries d’équipement, même si elles ont tendance à se réduire, mais surtout sur les différences de compréhension et d’utilisation de ces nouveaux outils. »