Article à la une

La petite cuisine de l’historien : la fiche de lecture (1.)

Après la bibliographie, venons-en à un autre sujet d’inquiétude – au moins d’interrogation – que je rencontre à chaque intervention sur la méthodologie de la recherche universitaire, la fiche de lecture.

À chaque fois, ça ne manque pas, il y a quelqu’un qui m’interroge pour savoir comment je confectionne mes fiches de lecture. En général, c’est quelqu’un qui vient de passer une heure au premier rang à gratter comme un fou sur un petit cahier et qui voudrait que je lui livre LE secret, le truc magique, LA recette infaillible pour ces %$£*#ø fiches de lecture qu’il a à faire pour son Master ou sa thèse.

Alors, autant le dire tout de suite : il n’existe pas de modèle de fiche de lecture. « OK, êtes-vous en train de vous dire, encore un type qui va perdre son énergie et notre temps à nous donner des conseils un peu vides, pas très utiles, pour nous affirmer, in fine, que faire une fiche de lecture, ‘c’est personnel’ »… Vous n’avez pas totalement tort, mais un peu de bon sens et quelques exemples font toujours un peu réfléchir. Non ?

Les origines de la fiche de lecture et ses supports

Sans remonter au-delà du XIXe siècle, je crois que l’on peut affirmer que la « fiche de lecture » sous les diverses formes qu’elle peut prendre est l’un des objets-frontières commun à tous les travailleurs du savoir.

Faire des fiches de lecture, c’est le B-A-Ba et à défaut de trouver ça agréable, dites-vous qu’en quelque sorte, cela vous met au moins en communion avec les grands devanciers de votre discipline qui se sont eux-aussi cogné de la fiche pendant des heures.

C’est pendant le XIXe siècle que la « fiche de lecture » prend d’ailleurs son nom. Précédemment, on ne fait pas de « fiches », on « fait des lectures » et on note le fruit de son travail dans des cahiers. Michelet lui-même avait cette habitude et cela explique probablement en partie la linéarité de son écriture1.GOSSMAN Lionel, Jules Michelet : histoire nationale, biographie, autobiographie, in Littérature, n°102, 1996, p. 29-54.. La rupture avec le cahier se fait progressivement comme l’explique Françoise Waquet dans L’ordre matériel du savoir :

« Sauf exception, on ne trouve pas un usage systématique de la fiche, tel qu’il s’imposa à partir de la fin du XIXe siècle. On ne saurait dire si ce fut alors sous l’influence des techniques de la documentation, du positivisme, d’une démarche scientifique, d’une professionnalisation de la recherche, ou encore sous l’effet combiné de tout cela. Quoi qu’il en soit, on voit alors des savants parler couramment de fiches et en faire. »
(WAQUET Françoise, L’ordre matériel du savoir. Comment les savants travaillent, XVIe-XXIe siècles, Éditions du CNRS, Paris, 2015, 359 p.)

Cette propension à « faire des fiches » devient alors une obsession assez largement partagée au moment même où les ressources documentaires deviennent elles aussi de plus en plus importantes et accessibles. Dans un ouvrage oublié aujourd’hui, L’île des Pingouins, Anatole France en donne d’ailleurs une illustration assez bien trouvée au travers d’un cauchemar où la fiche joue un rôle central :

« Monsieur, me répondit le maître, je possède tout l’art sur fiches classées alphabétiquement et par ordre de matières. Je me fais un devoir de mettre à votre disposition ce qui s’y rapporte aux Pingouins. Montez à cette échelle et tirez cette boîte que vous voyez là-haut. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin.
J’obéis en tremblant. Mais à peine avais-je ouvert la fatale boîte que des fiches bleues s’en échappèrent et, glissant entre mes doigts, commencèrent à pleuvoir. Presque aussitôt, par sympathie, les boîtes voisines s’ouvrirent et il en coula des ruisseaux de fiches roses, vertes et blanches, et de proche en proche, de toutes les boîtes les fiches diversement colorées se répandirent en murmurant comme, en avril, les cascades sur les flancs des montagnes. En une minute elles couvrirent le plancher d’une couche épaisse de papier.
Jaillissant de leurs inépuisables réservoirs avec un mugissement sans cesse grossi, elles précipitaient de seconde en seconde leur chute torrentielle. Baigné jusqu’aux genoux, Fulgence Tapir, d’un nez attentif, observait le cataclysme ; il en reconnut la cause et pâlit d’épouvante.
Que d’art ! – s’écria-t-il. »
(Anatole France, L’Ile des Pingouins, 1908)

Revenons à notre histoire de la fiche de lecture. À partir du moment où l’habitude de prendre des notes sur des fiches mobiles et non plus sur des cahiers est prise, l’information va poursuivre un mouvement d’atomisation. Avec le cahier, toutes les notes que vous prenez sont contenues dans l’espace unique d’un support linéaire : la fiche sur ceci, puis la fiche sur cela. Avec les fiches mobiles, chaque ouvrage, article ou source se déploie individuellement sur une ou plusieurs fiches. Quel est l’avantage ? Il est immense : se constituer facilement des dossiers. Tel ouvrage dans le dossier « Les pingouins dans la littérature du XIXe siècle », tel autre dans le dossier « Les obsessions d’écriture des savants du XIXe siècle », etc.

Mais pourquoi s’arrêter à l’échelle de l’ouvrage ou de l’article ? Dans l’excellentissime ouvrage de Françoise Waquet, on trouve une foule d’informations qui peuvent entrer dans divers dossiers que je possède déjà. La citation que j’ai reproduite en début de billet trouverait sa place dans un dossier « pratiques d’écriture scientifique aux XIXe et XXe siècles » aux côtés d’une citation de Lévi-Strauss qu’elle mentionne plus loin. Mais cette dernière citation pourrait tout aussi bien trouver sa place dans mon dossier « Structuralisme et histoire » que j’utilise pour mon cours d’épistémologie. Que faire ? Dupliquer la fiche dans son entièreté. OK, mais c’est une perte d’espace : la fiche sur l’ouvrage de Françoise Waquet va se retrouver à plusieurs endroits en même temps. Jusqu’à l’apparition et à la diffusion massive du micro-ordinateur personnel, il s’agit de papier. Cela prend de la place et du temps d’écriture2.Manuscrite… toute cette affaire.

De la fiche au fichier

La solution s’est donc imposée d’elle-même : un ouvrage ou un article donnera lieu à plusieurs fiches, éventuellement dupliquées, qui trouveront leur place dans des dossiers thématiques. Une citation ici, une citation là, etc…

C’est ainsi que les historiens – entre autres – ont travaillé de la fin du XIXe siècle3.Voire à ce sujet les nombreux ouvrages de méthode comme celui de Guyot-Daubès en 1890, L’art de classer et de garder le fruit de ses lectures et de ses travaux cité dans BERT Jean-François, Une histoire de la fiche érudite, Presses de l’école nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, Paris, 2017, 144 p. ou, plus spécifiquement à notre discipline dans SEIGNOBOS Charles & LANGLOIS Charles-Victor, Introduction aux études historiques, Félix Alcan, Paris, 2014 (1901/1898), 239 p. au début des années 20004.Période abondamment étudiée sous l’angle des techniques et des supports d’écriture chez les intellectuels (voire par exemple GUY Emmanuel & LE BRAS Laurence, Les fiches de lecture de Guy Debord, in Revue de la BNF, n°41, 2012, p. 30-35. où l’on peut lire par exemple : « Debord lisant est donc indissociable du Debord écrivant, et moins encore du Debord vécu, vivant et à vivre, par-delà sa mort même, face à la postérité. C’est là un effet de lecture, aussi, sans nul doute. Mais ces fiches y invitent. » ; LOYER Emmanuelle, Levi-Strauss, Flammarion, Paris, 2015, 912 p..

Les ustensiles ont donc profondément changé en une petite centaine d’années : l’intellectuel est resté entouré de livres, mais le substrat de son travail quotidien s’est transformé en un fichier de tailles et de formes diverses, mais assez couramment architecturées autour de ces dossiers qui permettent le classement et le reclassement par thèmes et suppléent ainsi à une mémoire forcément limitée. Ce préalable à l’Écriture (avec un grand « É » et telle qu’on la montre couramment comme l’étape noble du travail intellectuel) étant désormais central dans la pratique quotidienne. On est passé en quelque sorte d’un régime de documentation dominée par l’œuvre à un régime de documentation où règne l’information, fragmentée et mouvante.

Renan le disait déjà en 1892 : les « arrangements personnels de bibliothèque » sont « la moitié du travail scientifique »5. RENAN Ernest, Feuilles détachées, Calmann Lévy, Paris, 1892, 443 p.. Si Renan le dit…

[Appel] The 90s as a turning decade for Internet and the Web

Voici un appel à articles dédié à l’histoire d’Internet et du Web dans les années 1990 qui peut vous intéresser :

Call for Papers – Special issue of Internet Histories. Digital Technology, Culture and Society.

The 90s as a turning decade for Internet and the Web

This call for papers aims to revisit the history of Internet and the Web within a specific decade that coincides with the Web’s availability for the general public: the 1990s.
How did the course of Internet History change in the 90s? Which continuities and turns, tensions and debates emerged within the Internet community, within digital communities, and more generally within society at large? How can we map the Internet and the Web of the Nineties? Who were the key actors and more hidden figures of their adoption and massification? How can we characterize the digital cultures of the 1990s and reconstruct and revisit them? What did Web browsing meant for Internet users of the Nineties? How can we explain nostalgia today for this past Web?

We hope to explore these questions and many others in this special issue, through global, transnational, national, regional and local histories.

Suggested topics:

  • The mass diffusion of the Internet: its rhythms, patterns, issues, actors, limits
  • The emergence of the World Wide Web and the paths to the Web in the 90s
  • The heritage of previous times, models, projects and achievements in Internet history
  • “Eternal September” and other newcomers on the Internet and/or on the Web
  • The communication around the Internet and the Web (in media, advertisements, political or economic discourses, etc.) and their socialisation
  • The Internet’s commercial turn
  • The history of ISPs and of content providers
  • History of 90s websites and online communities
  • The controversies and debates that involved the Internet and Web during the 90s
  • The Web of the 90s and its relationship with convergent media dynamics/histories of the period (e.g. television, telecommunications, print…)
  • The topic of the Internet and the Web versus “older media” (in press, TV, radio, online)
  • The dot-com bubble
  • Digital archeology and the reconstruction of digital communities and vanished spaces
  • Digital tools and digital humanities for reconstructing and analysing the Web of the 90s
  • Discussions on the place and on the 90s turn within the history of the Internet and the Web (realities, limits, critics…)
  • The nostalgia for the past of the Internet and Web of the 90s

Of course, we encourage and welcome other topics and perspectives on the 90s as a turning decade for Internet and the Web.

Submissions

The proposals are to be submitted to

benjaminthierry@gmail.com

(without the )

 

explicitly mentioning CFP 90s

They need to fit on one page, detail an explicit angle of analysis and outline, and integrate a short bibliography.

Selected authors will be invited to submit then a full paper through the editorial system, which will undergo full peer review and will determine acceptance of papers for publication.

Calendar

Deadline for the submission of proposals: September 20th 2017

Notification of proposal acceptance: October 1st 2017

Submissions of the full paper (6000-8000 words): March 1st 2018

Feedback based on reviews: April 20th 2018

Deadline for Revisions: June 20th 2018

Internet Histories: Digital Technology, Culture and Society is an international, inter-disciplinary peer-reviewed journal concerned with research on the cultural, social, political and technological histories of the internet and associated digital cultures.

More information on the journal can be found here

Instructions for Authors are available here

Should you have any questions regarding this CfP, please feel free to contact us:

benjaminthierry@gmail.com

(without the )

La petite cuisine de l’historien : la bibliographie (1.)

Dans la cohorte de tâches plus ou moins répétitives que l’on doit accomplir à partir du Master, en thèse puis dans son quotidien de chercheur, la gestion de la bibliographie est probablement l’une des plus ingrates.

Il faut tenir à jour la liste des monographies, articles, archives et ressources numériques auxquels on fait référence dans ses productions scientifiques ; il faut fournir des bibliographies au cordeau pour ses publications, mais également pour les cours ; il faut dans le même temps garder un état assez précis de tout ce que l’on a consulté, lu ou fait semblant de parcourir.

Pour cela, rien n’est moins inutile qu’un logiciel de gestion de bibliographie. En gros, c’est une base de données qui permet de stocker dans ses champs les types d’informations nécessaires à l’identification de tous les types de documents qui vous passeront entre les paluches. La beauté du système
réside dans le fait que l’on peut formater « à la volée » ses références sans les retaper à la main. Il en existe des kilomètres, Zotero a ses fans – ce qui est justifié – mais pour ma part, j’utilise depuis une bonne dizaine d’années Bookends de Sonnysoftware qui ne tourne que sur Mac OS et qui est remarquablement stable, véloce et ergonomique.

Plus de 5000 références accumulées au fil des années et toujours une grande réactivité

Qu’est-ce que cela permet de faire concrètement ?
Disons que je prends des notes sur un ouvrage. Une monographie. Au hasard, sur L’illusion informaticienne de Francis Pavé que je viens de terminer cette semaine. Je rentre une nouvelle référence dans les champs qui sont présents dans Bookends après avoir sélectionné le type de référence, ici « Book ».

Ceci fait, je peux copier-coller – à la demande – la référence complète (pomme-k), formatée selon des règles que j’ai définies et cela donne ça :

PAVÉ Francis, L'illusion informaticienne, L’Harmattan, Paris, 1989, 270 p.

Mais je peux aussi ne copier que la référence sans mise en forme (pomme-y). Cela donne ça :

{Pavé, 1989, #85397}

et c’est ce qu’il faut faire quand, par exemple, on prend quelques notes sur le livre que l’on utilisera plus tard.

Pourquoi donc ?

Parce que selon que j’utilise mes références pour un livre, un article dans une revue ou dans une autre, j’aurais besoin de formatages bibliographiques différents.

Il suffira alors d’indiquer à Bookends quelle mise en forme adopter, lui faire scanner le document Word, rtf ou multimarkdown qui contient les références et l’on transforme ça :

{Pavé, 1989, #85397}

{Paveau, 2012, #65225}

en ça

PAVÉ Francis, L'illusion informaticienne, L’Harmattan, Paris, 1989, 270 p.

PAVEAU Marie-Anne, Ce que disent les objets. Sens, affordance, cognition, in Synergies, n°9, 2012, p. 53-65.

Si je demande à Bookends de passer du style « Normal » que j’ai élaboré moi-même pour mes bibliographies de cours et que je lui demande de formater le même passage en Chicago 15th B,

{Pavé, 1989, #85397}

{Paveau, 2012, #65225}

se transforme en

Pavé, Francis. 1989. L'Illusion Informaticienne. Paris: L’Harmattan.

Paveau, Marie-Anne. 2012. “Ce que disent les objets. Sens, affordance, cognition.” Synergies n°9 53–65.

Le logiciel comme ses concurrents est fourni avec une liste impressionnante de styles prédéfinis correspondants à des standards internationaux (universités, revues, laboratoires). On peut transformer nos notations en Xenotransplantation Style ? Pas de problème, on repasse de

{Pavé, 1989, #85397}

{Paveau, 2012, #65225}

à

PAVÉ F. L'illusion informaticienne. 1989: 270.

PAVEAU M-A. Ce que disent les objets. Sens, affordance, cognition. Synergies 2012: n°9: 53–65.

Bref, vous l’aurez compris, avec un logiciel de bibliographie, on ne retape plus ses références. On copie-colle à partir de son logiciel et on demande à celui-ci de faire le boulot de mise en forme. Cela représente un gain de temps conséquent. Dans le dernier texte que j’ai rendu, un « bête 35000 signes », il y a 61 références finales uniques, appelées 98 fois dans le texte. J’ai donc copié-collé 98 fois les références utilisées et Bookends a mis en forme (en gérant tout seul, comme un grand, les répétitions par exemple).

Et vous, vous allez taper et re-taper vos références à la main encore longtemps ?

Pourquoi le Multimarkdown est fait pour l’historien ?

La préparation de mes cours en Licence ou en Master me pousse à stocker, année après année, une masse toujours plus importante de documents (textes, images et vidéos essentiellement) qui se retrouvent dans les fascicules ou les évaluations que je donne ensuite à mes étudiants.

Les textes à commenter se taillent la part du lion du fait de la place prépondérante du commentaire dans notre pédagogie historienne.

Ce que j’apprécie particulièrement est de pouvoir stocker dans un seul fichier le texte de la source et le commentaire linéaire de celle-ci, ainsi que le plan à adopter et d’autres informations utiles dans la perspective de la correction à faire ex cathedra, par exemple, après un passage à l’oral d’un(e) étudiant(e) dans mon cours.

Pour cela, je pourrais bien évidemment me reposer sur Microsoft Word ou un autre de ces traitements de texte WYSIWYG. Mais vous en connaissez probablement comme moi les inconvénients. D’abord, les fichiers sont souvent dans un format propriétaire ; leur compatibilité ascendante ou descendante n’est pas assurée dans le temps[1] ; leur poids est sans rapport avec un bête fichier texte ; etc.

Depuis quelques années, j’écris donc en Multimarkdown, langage de balisage dérivé du Markdown créé par John Gruber en 2004[2] qui permet de n’utiliser que des fichiers en plein texte, légers et pérennes.

La beauté du plain text

Les avantages d’un tel langage sont multiples. On en trouve des pleines pages sur les Internets et vous aurez tout le loisir de vous faire votre idée (ici ou ).

Concrètement, lorsque l’on commente un texte, que l’on souhaite conserver tout cela dans une forme utilisable facilement, c’est agréable et efficace que d’avoir recours à un workflow fondé sur le Multimarkdown.

Pourquoi ? Eh bien prenons un exemple.

Je dois commenter en cours le texte suivant (je n’en mets qu’un extrait) :

1

Le titre est précédé d’un « # » pour signifier que… c’est un titre. Le nom du journal est précédé d’un astérisque pour qu’il soit rendu en casse italique par le logiciel que vous utiliserez pour imprimer ou convertir le texte.

Si j’avais ajouté un autre astérisque, le texte aurait adopté la casse grasse et, avec une troisième, une casse grasse et italique. Pas très compliqué à retenir… et surtout, pas de souris à utiliser pendant la rédaction pour aller cliquer je ne sais où. C’est un gain de temps et de tranquillité d’esprit[3].

Vous souhaitez ajouter une note de bas de page ? Facile : tapez le texte de la note entre crochets précédé d’un circonflexe de cette manière :

2

et vous obtiendrez une note parfaitement placée, appelée et numérotée. Par exemple pour préciser un élément à destination des étudiants, cela donne (vous noterez au passage que les italiques sont utilisables dans le corps des notes de bas de page) :

3

Commenter son texte sans l’altérer

Vient ensuite la phase de commentaire. Quand je travaille un texte que je fais commenter et que je corrige ensuite, j’en passe – rien d’original, ici – par le commentaire linéaire pour être bien certain de ne rien laisser passer.

Pour cela, j’utilise une syntaxe associée au Multimarkdown, le CriticMarkup qui propose des balises permettant le suivi et la modification des textes.

En l’occurence, je n’en utilise qu’une, celle qui permet d’insérer un commentaire dans un texte qui ne sera pas affiché au moment de compiler le texte et dont la syntaxe est

4

Dans mon fichier texte, cela donne :

5

très utile pour ne pas réinventer l’eau tiède à chaque préparation de cours.

On récapitule

Donc, en adoptant le Multimarkdown, je travaille sur un seul document au format .txt, pérenne et léger; le balisage n’empêche pas la lecture du fichier source et sa conversion permet une transformation dans le format de votre choix.

Grâce aux balises CriticMarkup, j’ai un document qui, ouvert dans un logiciel comme Multimarkdown Composer ressemble à cela :

1Les passages entre balises sont automatiquement colorisés, ce qui aide à la lecture et au repérage de ce qui relève de la source et de ce qui relève du commentaire[4].

Avec le même fichier, je peux générer un .pdf, un .docx ou n’importe quoi d’autre qui ressemble à ça

2

et que je peux donc donner aux étudiants dans un fascicule, un polycopié d’évaluation ou n’importe quoi d’autre ; les notes de commentaire en sont absentes.

Bref, c’est léger, c’est facile (apprendre quatre ou cinq balises, franchement…), et ça colle assez parfaitement, selon moi, à notre manière de travailler les textes.

Et vous, vous vous y mettez quand ?

P.S. Dans un autre billet, j’aborderai les avantages de l’utilisation des fichiers texte et du Multimarkdown comme alternative à Latex pour la recherche historique.


  1. J’ai récemment essayé d’ouvrir un vieux cours en format Word – d’une version antédiluvienne, c’est vrai – pour un de mes ex-étudiants nouvellement nommé dans un lycée et je n’ai pas pu. J’ai bien retenu la leçon…  ↩
  2. Le *Multimarkdown* apporte son lot d’améliorations indispensables à mes yeux en regard du Markdown comme la possibilité de grever son texte de notes de bas de page dont, vous le savez, les historiens sont friands !  ↩
  3. Les raccourcis-clavier de votre traitement de texte aussi, c’est vrai.  ↩
  4. Vous noterez que le logiciel présente le fichier sur trois panneaux et permet de voir, de gauche à droite, le plan du document avec tous les niveaux de titres, le texte brut – donc avec les commentaires -, le rendu du texte final, donc sans balise cette fois.  ↩

 

Ce que les étudiants français pourraient apprendre de leurs camarades d’Abu Dhabi

PSUADComme chaque année, me voilà à PSUAD pour deux semaines durant lesquelles j’enseigne en première année d’histoire6.Le système des missions repose sur un séjour de 15 jours durant lesquels nous enseignons tous les matins entre 3,5 heures et 4h avec le même groupe pour délivrer un enseignement comparable à celui d’un semestre parisien. Pas vraiment le temps de lézarder au bord de la piscine en dépit de ce que l’on peut encore entendre ici ou là..

Outre le plaisir de renouer avec le soleil en plein hiver, j’y trouve matière à réflexion au contact d’étudiants aux nationalités et parcours souvent bien différents de ceux que je fréquente à Paris.

En vrac et sans exhaustivité, voici ce que m’inspire l’expérience et ce que nos ouailles parisiennes pourraient en tirer.

1. Les langues étrangères

En licence, les étudiants de PSUAD reçoivent leur enseignement en français. Qu’ils soient originaires des Émirats ou d’ailleurs, ils ont donc fait l’effort d’apprendre une langue étrangère et de suivre un cursus qui n’est pas délivré dans leur langue maternelle.

Bien entendu, nous faisons attention à ne pas faire comme si de rien n’était et nous prêtons un soin tout particulier à essayer de lever les ambiguïtés de vocabulaire par exemple.

Aussi, quand j’entends chez certain(e)s de mes étudiants parisiens que non, décidément, les ouvrages en langue étrangère de la biblio, faut pas compter sur eux, je me dis qu’il y a un peu d’efforts à faire sur l’apprentissage des langues…

2. Ailleurs

Dans mes cours, plus de la moitié des étudiants ne sont pas originaires des Émirats. Ils viennent d’ailleurs. Beaucoup sont arabophones et attachés à une culture musulmane qui les fait choisir PSUAD pour leurs études supérieures. D’autres sont là pour d’autres raisons et elles sont nombreuses et diverses.

Tous retirent un bénéfice certain d’avoir cédé à l’appel de l’ailleurs. Pendant un an au moins, ils ne sont plus dans leur zone de confort, loin de chez eux et au contact de personnes différentes.

Dans un cursus, je crois fermement qu’au moins un an à l’étranger est une bonne chose. Aller donc voir comment cela se passe de l’autre côté, là-bas, où vous pourrez vous frotter à d’autres méthodes d’enseignement, d’autres cultures universitaires (pour n’en rester que sur un plan estudiantin). C’est toujours formateur.

Je me également demande parfois, à la lumière du parcours de certains, si cela ne constituerait d’ailleurs pas le meilleur remède contre l’échec : et si vous manquiez d’air, tout simplement ?

3. S’émerveiller

Je ne suis pas un ravi de la crèche et je me doute bien que dans le lot de mes auditeurs, certains se contrefichent probablement royalement de ce que je leur raconte.

Néanmoins, une source toujours renouvelée de la joie d’enseigner à l’étranger est d’avoir cette interaction avec des étudiants qui ont une culture très différente de la mienne et qui s’émerveillent de la découverte de ce que je leur raconte.

Les questions posées, leur nombre et les réactions quotidiennes démontrent une capacité à s’émerveiller que je trouve assez souvent en berne chez beaucoup de mes étudiants parisiens.

Cette année encore m’en a apporté la preuve. J’avais cité pas mal d’ouvrages en forme de lectures complémentaires dans le cadre de mon cours l’année dernière. En arrivant à l’université il y a une semaine, une de mes anciennes étudiantes m’a presque sauté dessus pour me saluer et me montrer qu’elle était en train de finir l’un des ouvrages que je leur avais recommandé de lire il y a un an. Elle était enthousiaste, avec ce regard de celle qui a trouvé du sens (et du plaisir).

Dans une filière universitaire comme l’histoire, si vous ne ressentez pas ça, que vous reste-t-il ? Vous n’êtes quand même pas là pour la gamelle ? Ce serait une sacrée erreur d’appréciation…

P.S. L’université offre des bourses aux étudiants français pour les aider à concrétiser un projet d’études à Abu Dhabi. Vous pouvez vous renseigner auprès de votre UFR.

La liste de tâches en milieu universitaire. Des avantages de la rugosité numérique

van6Du fait de la position un peu étrange aux yeux de certains que j’occupe dans mon université – qu’est-ce que ça peut bien faire un vice-président responsable des Humanités numériques et des systèmes d’information ? – on vient parfois me trouver pour me faire faire du service après-vente ou me questionner sur des points à propos desquels je n’ai aucune compétence ou inclination particulière.

Je suis aussi sollicité pour donner mon avis – plus ou moins éclairé – sur tout un tas d’applications que les collègues souhaitent utiliser dans leur activité d’enseignement ou de recherche. Les modes se succèdent et les logiciels n’échappent pas à la règle. Il y a quatre ou cinq ans, mes collègues découvraient les réseaux sociaux. Quand je dis « mes collègues », je parle de celles et ceux qui ne sont pas particulièrement intéressés ou obligés de s’intéresser au numérique. « Tu crois que je devrais m’ouvrir une page LinkedIn ? », « Tu utilises Tweeter, toi ? », etc.

En parallèle, les logiciels de gestion de bibliographie dans la veine de Zotero pénètrent lentement, mais sûrement, le petit monde universitaire parisien.

Depuis quelques semaines, la mode semble se tourner vers la gestion des tâches, les to-do lists et tutti quanti. Est-ce une influence diffuse et à retardement en provenance du monde de l’entreprise ? L’effet des marées ? Je ne sais pas.

Le problème est que je n’en utilise pas moi-même. C’est un problème, car cela crée chez mon interlocuteur une lueur d’incompréhension et de déception alors qu’on lui a peut-être vanté les progrès spectaculaires que sa productivité personnelle pourrait faire s’il adoptait (enfin) ce genre d’applications dont regorge le Web.

J’en ai testé pas mal à vrai dire. Moi aussi, je me suis imaginé un temps qu’avec toutes ces cases à cocher et la gamification de mon quotidien, je n’oublierais plus rien, ni d’aller chercher les garçons à l’école, ni la recension à rendre…

Ça n’a pas marché du tout1. Aucun de ces logiciels n’a passé la semaine d’utilisation.

J’en suis donc revenu à un bon vieux fichier texte en multimarkdown dans lequel je liste – au sens propre du terme, c’est-à-dire à la queue leu leu – ce que je dois faire. Quand une tâche est réalisée, elle est cochée ([X],) c’est pas très beau, mais efficace) et va rejoindre un second fichier, intitulé « À faire archives.txt », tout bêtement classé par ordre chronologique.

C’est extraordinairement frustre, mais ça fait le job, grâce à Dropbox, c’est consultable depuis mon « malinphone » et les archives constituent une base de connaissances commode de mes activités passées.

D’une manière un peu inattendue, c’est aussi plus long, moins facile, d’y gérer les tâches à faire, mais beaucoup plus efficace. Comme je classe vaguement les tâches par projets, je cherche toujours un peu où je dois mettre la prochaine. Et justement… c’est ça qui est efficace. Il faut être un peu concentré quand on entre une tâche à faire et la mettre au bon endroit. Cela a deux gros avantages. Le premier est que l’on n’entre pas n’importe quoi. La rugosité du système implique de fait de sélectionner ce que l’on y met. La liste est ainsi moins encombrée. L’autre avantage est que le système est dépourvu d’alerte. Rien ne bipera dans votre poche quand vous oublierez le rendez-vous de 16h45. « Bah, c’est nul alors ! » Justement, non, puisque sans cette béquille, le remplissage ou la consultation de la liste des tâches devient un moment durant lequel « on est à ce qu’on fait » comme disait ma grand-mère. Elle sert finalement plus à mémoriser les choses à faire qu’à vous les rappeler alors que vous les avez oubliées comme ce que vantent la majorité des applications de gestion des tâches.

Je suis parfaitement conscient que cette position un peu iconoclaste ne peut pas être érigée en principe général pour nos vies numériques. À cette aune, pourquoi s’enquiquiner avec des interfaces graphiques ? Reprenons tous la ligne de commande ! Certes. Mais dans le même temps, alors que beaucoup s’épanchent sur la nécessité de se déconnecter ou de reprendre le contrôle d’une existence digitale qui semble leur échapper, il semble parfois bon de trouver une ligne médiane pour vivre mieux avec le numérique. La liste de tâches à la mano en est une.


  1. Sauf pour mes fils. Je ne les oublie pas. Merci de demander. ↩︎

 

La fin d’un monde

Les vacances d’hiver se terminent. Comme chaque année, le père Noël a apporté dans sa hotte bien garnie son lot d’ouvrages. De quoi se détendre et de quoi travailler.

Il a notamment eu la bonne idée de déposer sous mon sapin et à mon attention, le livre de François Jarrige, Technocritiques7.JARRIGE François, Technocritiques, La Découverte, Paris, 2016, 440 p. qui est absolument passionnant.

L’innocent opuscule a néanmoins créé chez moi une remise en question douloureuse. J’ai commencé à le lire avidement. Pour un historien des techniques, c’est une somme, un ouvrage important comme il en paraît un ou deux par décennie.

Armé de mon fidèle crayon de couleur, j’ai commencé à surligner frénétiquement tous les passages sur lesquels revenir ; une palanquée de citations et de références utiles.

Habituellement, je pratique une lecture initiale « de repérage » des ouvrages avant d’y revenir et de prendre en notes sur mon ordinateur personnel ce qui me semble devoir être réutilisé dans mes propres travaux ou mes cours.

J’ai toujours fonctionné comme cela et notre appartement est rempli d’ouvrages ; à peu près 10 000 en comptant les 2000 qui n’ont pas trouvé leur place et qui nous attendent à la cave. Nous sommes avec mon épouse des lecteurs frénétiques, des forçats de la note de bas de page, des stakhanovistes du marque-page. De plus, pour moi, cela fait partie du boulot.

La prise de notes est donc un moment assez long, mal aisé quand on souhaite taper sur son clavier et garder l’ouvrage ouvert à sa gauche en même temps. C’est aussi durant ces moments de reformulation et de recopie des citations marquantes, que l’on s’approprie un livre et la pensée de son auteur.

Mais cette fois, j’ai été découragé par l’entreprise. Il faut dire que Jarrige nous a livré une somme. Il y a quelque chose à conserver à chaque page, une piste à explorer dans chaque chapitre. Alors, vers la page 100, j’ai craqué et j’ai acheté la version numérique8.Sur le site de la Librairie Le Divan et pas chez l’ogre Amazon à qui il ne faut faire aucune confiance, bien entendu..

Lu sur l’iPad, l’ouvrage est surligné, annoté et tout cela est récupéré en un clin d’œil ensuite pour établir ou enrichir les fiches sur l’ordinateur.

La version papier est abandonnée à sa matérialité revêche dans un coin du salon.

De plus, avec la version électronique, la peur de l’oubli est conjurée. Si la substantifique moelle est résumée, condensée et organisée, le fichier est là, ouvert à la recherche plein-texte en cas de besoin. Un bonheur d’universitaire pressé et oublieux.

Alors, si tout va plus vite, est plus commode et en plus, n’encombre pas mes étagères, quelle est la raison de cette remise en question douloureuse ?

Eh bien, j’ai l’impression d’abandonner quelque chose que j’ai toujours connu et cela n’est pas facile. J’aime profondément ma bibliothèque, mes ouvrages et leur présence. Pour moi – cliché de l’intellectuel moyen – un appartement sans livres, c’est tout bonnement impensable.

Que va devenir ma bibliothèque si je me mets à lire exclusivement sur tablette ? Vais-je moins bien mémoriser ? Me réveiller un jour dans un vide quasi-complet où seuls les espaces numériques sont remplis de fichiers colorés ?

Ma bourse ne me permettant pas d’acheter systématiquement les deux versions : papier et électronique9.Je n’ai déjà pas de quoi acheter tous les livres qui me font envie… ceci dit, comme je n’ai pas le temps non plus de les lire, cela débouche au moins sur un équilibre de la frustration., il semble irrémédiable qu’une part toujours plus importante de ma bibliothèque future se dématérialise. Acheter les deux versions aurait quelque chose d’un peu vain également, une sorte de snobisme honteux de la lecture sur tablette que l’on cache derrière des rayonnages remplis de livres qui ne seraient plus jamais ouverts. Un peu à l’image de ces notables de province que l’on croise parfois dans les brocantes et qui achètent les livres au poids pour garnir la bibliothèque de leur résidence secondaire sans avoir l’intention d’en jamais n’ouvrir aucun…

Nous (je t’embarque dans ma galère, tu voudras bien m’excuser) voilà engagés dans une période de transition dont les effets à venir ne sont pas minces et je ne parle même pas ici des bouleversements sur l’économie de l’écriture et de la publication, mais simplement sur nos existences de lecteurs. La fin d’un monde ?

Wilde en Sorbonne

Dans le cadre de la sortie du quatrième Mooc de Paris-Sorbonne sur la plateforme Edx que nous avons mis en ligne le 27 octobre dernier, je reçois ce soir Daniel Mesguich en Sorbonne à 19h30 pour une lecture de textes de Wilde sélectionnés et commentés par Pascal Aquien.

Cette seconde « rencontre autour des Moocs » est à nouveau l’occasion de faire se rencontrer les artisans de nos réalisations online et leur public dans le cadre d’un évènement gratuit et ouvert à toutes et à tous.

De quoi le Capes est-il le nom ? L’échec

place de la sorbonne 1aLes résultats sont enfin tombés. Comme tous les ans, nous sommes très heureux de recevoir les messages que les lauréats nous envoient pour nous informer de leur succès au concours. Bon vent à celles et ceux qui entrent dans la carrière. Il ne nous reste à espérer pour eux qu’une carrière honnête, pleine de ces petites joies et de cet engagement sincère que Pagnol décrivait déjà si bien en parlant des instituteurs de la IIIe République dont son père faisait partie :

« Après quelques années d’apostolat laïque dans la neige des hameaux perdus, le jeune instituteur glissait à mi-pente jusqu’aux villages, où il épousait au passage l’institutrice ou la postière. Puis il traversait plusieurs de ces bourgades dont les rues sont encore en pente, et chacune de ces haltes était marquée par la naissance d’un enfant. Au troisième ou au quatrième, il arrivait dans les sous-préfectures de la plaine, après quoi il faisait enfin son entrée au chef-lieu, dans une peau devenue trop grande, sous la couronne de ses cheveux blancs. Il enseignait alors dans une école à huit ou dix classes, et dirigeait le cours supérieur, parfois le cours complémentaire. On fêtait un jour, solennellement, ses Palmes académiques : trois ans plus tard, il « prenait sa retraite », c’est-à-dire que le règlement la lui imposait. Alors, souriant de plaisir, il disait : « Je vais enfin pouvoir planter mes choux ! » Sur quoi, il se couchait, et il mourait. J’en ai connu beaucoup, de ces maîtres d’autrefois. Ils avaient une foi totale dans la beauté de leur mission, une confiance radieuse dans l’avenir de la race humaine. Ils méprisaient l’argent et le luxe, ils refusaient un avancement pour laisser la place à un autre, ou pour continuer la tâche commencée dans un village déshérité10.PAGNOL Marcel, La gloire de mon père, Éditions Pastorelly, Paris, 1957, 305 p.. »

D’autres ne sont pas reçus. Ils se demandent s’ils doivent tenter à nouveau le concours et ce qu’il faut faire pour réussir. Voici quelques lignes pour les aider à faire le bilan.

Est-ce que je tente à nouveau ?

Vous le savez, le Capes est un concours exigeant, qui demande une méthodologie particulière et il n’est pas rare d’intégrer les rangs de l’Éducation Nationale (« l’Educ’ Nat’ » chez les porteurs de Mephisto) qu’après plusieurs tentatives.
Selon les envies (et les moyens ! J’y reviendrai), il est raisonnable de se laisser deux ans pour obtenir le précieux sésame. Trois, en cas de difficultés. Au-delà, pour ne pas se transformer en candidat éternel et éviter ainsi le comique de répétition, il faut se faire une raison : tout ce carnaval n’est pas fait pour vous.
C’est un échec et c’est dur à avaler sur le moment, mais aussi étonnant que cela puisse paraître, il y a des gens très heureux qui n’ont pas su obtenir le Capes et qui ne s’en portent pas plus mal aujourd’hui. Il faut savoir arrêter. Notamment si vous souhaitez vous réorienter et ne pas le faire à des âges où cela commence à devenir problématique (il y a un moment où on commence à en souper des études, cela se comprend, tout le monde n’ayant pas comme objectif d’être un étudiant attardé et de se lancer, par exemple – dans… une thèse de doctorat…)
Une remarque en particulier : vos compétences ne sont pas uniquement destinées à faire de vous des enseignants. Vous avez appris énormément de choses, des hard skills et des soft skills comme disent les Anglo-saxons et tout cela peut être mis à profit dans des domaines bien différents hors d’une salle de classe.
Chez mes ex-étudiants, je compte des journalistes, des communicants, des formateurs, une éditrice, des vendeurs, un ingénieur reconverti et même… un banquier. Celui-là (qui se reconnaîtra surement) quand il invite au restaurant son vieux prof un peu bougon, il lui donne des complexes…

Est-ce que je peux encore tenter ?

La question n’est pas tout à fait la même que la précédente. La question est ici de savoir si vous avez encore les moyens de vous octroyer un an de préparation. Bien entendu, on peut obtenir son Capes en travaillant en parallèle, mais ce n’est pas facile et la meilleure des façons de mettre toutes les chances de son côté est quand même de s’y consacrer entièrement. C’est donc là qu’on retrouve la question des moyens.

Certains seront tentés par le statut de vacataire. Attention ! Voici l’une des plus belles arnaques de notre chère Éducation Nationale : le statut est précaire, mal payé et le travail tout aussi prenant que celui d’un titulaire. Il faut une sacrée force de caractère pour mener cela de front avec une préparation de concours (d’autant que dans les premières années d’exercice, le travail d’élaboration des cours et la tenue de classe demandent beaucoup plus d’efforts qu’aux collègues blanchis sous le harnais…) Le risque est de devenir un éternel vacataire qui n’arrive pas à obtenir le Capes… Situation peu enviable.

Si cela vous demande des efforts, mais reste possible néanmoins, autant souffrir (un peu) un an de plus (en se serrant la ceinture ou, horresco referens, en retournant chez papa-maman) et se donner à fond pour avoir le sésame du Capes.

Bon, je m’y recolle

Que faire maintenant si vous avez décidé de vous y remettre ? D’abord, vous vous reposez. L’année a été éprouvante et vous avez besoin de faire une coupure franche. Une coupure franche, c’est deux ou trois semaines sans penser au concours, aux fiches, au TD de contemporaine du lundi matin dans les frimas de novembre, etc.

Ensuite, il faut se remettre en train. D’abord, analyser sans complaisance votre échec : pourquoi avez-vous manqué la timbale ? Pas assez travaillé ? Mal travaillé ? Vous avez des difficultés méthodologiques dans l’une des épreuves ? Dans la rédaction ?
Cette étape doit vous conduire à adapter votre année de préparation. Bien entendu, il sera agréable de reprendre la ou les questions que vous aimez particulièrement, mais il faudra mettre l’accent sur les difficultés, travailler en priorité ce qui ne marche pas (la géographie ? Je dis ça au hasard…) et les nouvelles questions.

J’avais déjà abordé le sujet, mais deux éléments sont constitutifs du succès : l’entraînement et l’adaptation. Les entraînements, si vous vous êtes réinscrits à la préparation de votre université ou dans une Espé, vous en aurez. Si vous avez échoué à l’oral, interrogez-vous sur ce qui vous a manqué et mettez l’accent dessus pour combler vos lacunes. L’adaptation découle de ces constats : vous êtes faiblard en commentaire, c’est ça qu’il faut travailler en priorité. Certains sujets sont restés en friches dans une question qui est maintenue, c’est le moment de les travailler dans la perspective de l’année prochaine.

Bref, il faut tirer des enseignements rapidement pour être plus performant l’année prochaine. N’hésitez pas non plus à revenir vers vos enseignants pour discuter avec eux des épreuves (et écoutez leurs conseils bon sang de bois !) : ils vous donneront probablement une vision plus nuancée et productive que celle que vous gardez de votre échec.

Quoi que vous fassiez, faites-le pour vous et après avoir pesé le pour et le contre. C’est de votre vie qu’il s’agit, pas d’autre chose et n’oubliez pas qu’avec de la volonté on déplace des montagnes nous dit-on, alors avoir le Capes…

P.S. Avec un peu d’effort d’imagination et en remplaçant « Capes » par « Agrégation », j’imagine que ce texte est également assez valable.

Notes   [ + ]

1. GOSSMAN Lionel, Jules Michelet : histoire nationale, biographie, autobiographie, in Littérature, n°102, 1996, p. 29-54.
2. Manuscrite…
3. Voire à ce sujet les nombreux ouvrages de méthode comme celui de Guyot-Daubès en 1890, L’art de classer et de garder le fruit de ses lectures et de ses travaux cité dans BERT Jean-François, Une histoire de la fiche érudite, Presses de l’école nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, Paris, 2017, 144 p. ou, plus spécifiquement à notre discipline dans SEIGNOBOS Charles & LANGLOIS Charles-Victor, Introduction aux études historiques, Félix Alcan, Paris, 2014 (1901/1898), 239 p.
4. Période abondamment étudiée sous l’angle des techniques et des supports d’écriture chez les intellectuels (voire par exemple GUY Emmanuel & LE BRAS Laurence, Les fiches de lecture de Guy Debord, in Revue de la BNF, n°41, 2012, p. 30-35. où l’on peut lire par exemple : « Debord lisant est donc indissociable du Debord écrivant, et moins encore du Debord vécu, vivant et à vivre, par-delà sa mort même, face à la postérité. C’est là un effet de lecture, aussi, sans nul doute. Mais ces fiches y invitent. » ; LOYER Emmanuelle, Levi-Strauss, Flammarion, Paris, 2015, 912 p.
5. RENAN Ernest, Feuilles détachées, Calmann Lévy, Paris, 1892, 443 p.
6. Le système des missions repose sur un séjour de 15 jours durant lesquels nous enseignons tous les matins entre 3,5 heures et 4h avec le même groupe pour délivrer un enseignement comparable à celui d’un semestre parisien. Pas vraiment le temps de lézarder au bord de la piscine en dépit de ce que l’on peut encore entendre ici ou là.
7. JARRIGE François, Technocritiques, La Découverte, Paris, 2016, 440 p.
8. Sur le site de la Librairie Le Divan et pas chez l’ogre Amazon à qui il ne faut faire aucune confiance, bien entendu.
9. Je n’ai déjà pas de quoi acheter tous les livres qui me font envie… ceci dit, comme je n’ai pas le temps non plus de les lire, cela débouche au moins sur un équilibre de la frustration.
10. PAGNOL Marcel, La gloire de mon père, Éditions Pastorelly, Paris, 1957, 305 p.